Le maire de Morlaix séquestré par le greffier du tribunal

Le maire de Morlaix revenait de Guingamp lorsqu’il a été arrêté par le greffier du tribunal et quelques-unes de ses connaissances. Il a été trainé de force et avec violence jusqu’à une ferme isolée dans la campagne de Plouigneau. Il y a été sequestré toute la nuit, et ses enfants n’ont pas eu l’autorisation de le voir. Il a été si mal traité qu’il a eu une épaule rompue et il a été forcé par grande violence de marcher toute la nuit.

Cette affaire s’est déroulée pendant la nuit du 27 mai…. 1653 !

Désolé pour ceux qui s’attendaient à un soubressaut de la fermeture annoncée du TGI de Morlaix. Le maire, dont le titre exact était à l’époque « procureur syndic et miseur », était François Le Diouguel, sieur de Terrenez, âgé de  55 ans, élu précédemment en 1635 et 1652. Le greffier quant à lui était Jacques Le Breton, et le tribunal en question était la cour royale de la sénéchaussée de Morlaix.

La ville de Morlaix au milieu du dix-septième siècle connaît une période de troubles. La fin des épidémies de peste et le rapide accroissement des revenus du commerce auraient dus en faire un des moments faste de l’histoire politique de la ville. Cependant la fin des difficultés extérieures au corps de ville entraîne un renouveau des conflits internes. Deux factions se dessinent nettement au sein de l’élite. Elles se combattent à coup de requêtes et de procès-verbaux, de mémoires et d’apologies. En l’absence d’une pondération attendue de la part du pouvoir royal, la situation s’envenime jusqu’à paralyser les affaires de la cité.

L’un de ces deux groupes est bien identifié grâce à un extrait des registres du Parlement de Rennes du 10 juillet 1654. Le préambule dresse une liste d’accusés permettant de connaître les animateurs de cette première faction. Le syndic, Yves Nouel, et le prévôt du Mur sont les premiers accusés. Se trouvent également leurs frères respectifs, Bernard Nouel, Jean et Dominique Calloet, ainsi que deux Coroller et deux Le Diouguel, familles influentes de la ville. Il s’agît des représentants des vieilles familles de l’élite dirigeante. Les dix hommes nommés font partie de la communauté de ville. Outre le syndic et le prévôt de la collégiale, on retrouve quatre anciens syndics, dont le capitaine du fort du Taureau.

Un mémoire adressé au roi, dirigé contre Jacques Le Cordier de Runescop, rend ce dernier responsable des principaux désordres de la ville depuis 1639. Le document lui donne plusieurs complices dont le greffier Jacques Le Breton, requérant de l’arrêt de 1654, le bailli de la cour royale, et des membres de la communauté qu’il aurait « intéressé dans la ferme du domaine (…) pour avoir leur suport ». Le gouverneur Claude de Boiseon semble faire preuve à son égard d’une neutralité plus que bienveillante. D’ailleurs le sieur de Runescop est présenté comme l’instigateur du procès pour son logement. Ce parti regroupe donc autour de Jacques Le Cordier une partie du corps de ville et des juges royaux. L’un des reproches faits à ce parti est de n’être « formé que de gens tous nouveaux (…) presque tous les premiers de leurs races, les uns sont estrangers de la ville, les autres viennent de sy bas lieu que leurs peres ne furent jamais assez  esleves pour avoir rang en Maison de ville. » À travers le prisme de ces deux documents dirigés contre la faction adverse, le conflit ressemble fort à une lutte entre l’ancienne élite municipale et les nouveaux venus au sommet.

Bien sûr la réalité n’est pas aussi simple. L’intervention de la cour royale dans le camp des « modernes » renvoi ceux-ci dans un conflit ouvert au siècle précédent. À l’opposé les chefs des « anciens » sont des hommes assez jeunes prônant la fin des pratiques douteuses, en accord avec la contre-réforme catholique. Jacques Le Breton accuse ses adversaires de détourner les deniers publics, d’ôter la liberté des suffrages, de se servir faussement du nom du syndic en justice, de vouloir ériger une « Mairerie » pour se dérober à la justice du Parlement. Il leur reproche même d’avoir voulu introduire un impôt supplémentaire sur les toiles. Ces thèses sont celles d’un parti hétéroclite fait d’hommes de loi et de négociants. En face les auteurs du mémoire contre Runescop dénoncent ses cabales incessantes facilitées par la malhonnêteté de la plupart des syndics vis-à-vis des deniers publiques. Ils accusent ceux-ci de ne pas savoir  « résister à la tentation d’en proffilter ». Il est aussi fait allusion aux tentatives d’introduire les greffiers aux assemblées et à la considération dont jouit Jacques Le Cordier parmi le peuple grâce à « son esprit souple et la nature de son commerce ». Ce sont les thèses d’hommes accrochés à leur pouvoir et hostiles à tout partage de celui-ci.

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