Inédit : 1627, Morlaix menace d’attaquer Roscoff puis participe au siège de La Rochelle

Les mots suivis d’un astérisque sont définis dans le glossaire.

A ma connaissance, nul historien avant moi n’a raconté comment, en avril 1627, les Morlaisiens ont menacé d’attaquer Roscoff avec la barque du château du Taureau ; le tout pour libérer quelques navires anglais, à la veille du siège de La Rochelle. Aucune trace non-plus de ces 23 prisonniers anglais, capturés sur la côte de Plougasnou, gardés plusieurs mois dans la prison de Morlaix, puis renvoyés à Guernesey avec une demi-barrique de biscuits et une de bière. Qui se souvient qu’une partie du mur d’enceinte du couvent des Carmélites fut payé par la ville pour servir de protection devant une imminente et angoissante descente anglaise, ou encore, quand la menace s’éloigna, des canons, paillasses et habits d’hiver envoyés aux soldats assiégeant La Rochelle ? Ces événements sont tous relatés dans un registre de délibérations du conseil de ville de Morlaix.

Ce document n’a été exploité ni par Daumesnil ni par ses successeurs, il est donc quasiment inédit.

Dans le fonds consacré à la ville de Morlaix dans la série 2E des Archives départementales du Finistère se trouve une copie du cahier de délibération de 1627. Ce registre s’est retrouvé isolé des autres, conservés à Morlaix, sans doute a-t-il rejoint les papiers de la famille Sallaun avant d’échouer aux archives départementales. En effet, le procureur-syndic et miseur* de Morlaix entre le 17 février 1627 et le 8 mars 1628 est Nicolas Sallaun (1592-1630), sieur de Keranmoal en Plouénan. Le registre des délibérations du conseil de ville tenu pendant son mandat a fait l’objet d’une copie, probablement à des fins judiciaires. En effet, il était très courant que les anciens syndics attaquent la ville pour des raisons financières. A l’exception des délibérations du conseil de la Sainte-Union* pendant les guerres de la Ligue*, il s’agit du registre complet le plus ancien encore conservé ; il contient 33 séances.

Les Morlaisiens se battent pour préserver jusqu’au bout la liberté du commerce avec l’Angleterre.

Illustrations de Nouvelles vues perspectives des ports et rades du royaume de France et de ses colonies. Y.M. Ozanne.
Illustrations de Nouvelles vues perspectives des ports et rades du royaume de France et de ses colonies. Y.M. Ozanne.

Le 10 avril 1627, Nicolas Sallaun déclare au conseil de ville que “quelques habitans de Rosco ont saisis les navires vaisseaux biens et autres marchandises apartenants aux anglois sous pretexte qu’une barque de Rosco a este aresté en Irlande.” Le souci du syndic c’est que les navires saisis par les Roscovites sont chargés pour environ 150 000 livres de toiles. “Une grande partie des habitans y sont intéressés tant pour en avoir vendu une partie a condiction den porter les evesnements jusqu’a la sortie de la rivière l’autre partie a crédict et l’autre partie leur apartenant en propriété.

En réaction, les bourgeois présents chargent l’un des leurs

“d’advertir le capitaine du Thoreau affin qu’il donne ordre en toutte dilligence dempescher par tous moiens mesme par la force en sorte qu’il demeure le plus fort que lesdictes barques et marchandises y estant soient transporter hors ledict hanvre et rivière. ”

Cet ordre est le seul exemple d’utilisation officielle par les Morlaisiens de la forteresse du Taureau à des fins offensives. L’affaire est assez grave pour être immédiatement portée devant le Parlement à Rennes*, court-circuitant toutes les juridictions intermédiaires.

Quelques jours plus tard, comme si la situation n’était pas déjà assez tendue, le syndic informe la communauté des prétentions de Louis Gravé, sieur des Rochettes, sur les marchandises anglaises. Ce marchand malouin prétend saisir les barques anglaises à quai à Morlaix ainsi  qu’une de celles saisies par les bourgeois de Roscoff. Cette intervention met de l’huile sur le feu alors qu’un accord avait été trouvé entre les Anglais et les Roscovites. Nicolas Sallaun se lance alors dans un discours sur l’importance du commerce anglais pour Morlaix et toute la province qu’il termine par une attaque contre le sieur des Rochettes :

“ledict Gravé n’a faict ceste entreprise que par un pernicieux et malicieux desein de ruyner tout le traficq en ceste ville pour l’atirer tout entier audict st malo. »

L’affaire Gravé est de nouveau discutée le 5 juin à la suite d’une assignation à comparaître reçue par le syndic. Les délibérants chargent Nicolas Sallaun “de prandre la deffance es procès tant pour messieurs les juges que pour le général des dicts habitans et que pour la deffance du dict procès ils feront des mémoires par l’advis de messieurs les baillis* et lieutenant* et procureur du roy* et du sieur de Lostanneur conseil des dicts habitans avec les sieurs de Lisle, Kerbasquiou, Kerverziou, Kervescontou et Kerastan a prandre trois des premiers trouver.” Le 10 septembre, d’autres mémoires doivent être dressés et la communauté désigne de nouveau cinq bourgeois. Le 7 décembre cette affaire nécessite de dresser encore une fois de nouveaux documents.

Le cahier de délibérations de 1627 ne donne malheureusement pas de renseignements sur la fin du procès. Les procédures ont pu traîner en longueur pendant encore de nombreux mois, et il n’est même pas certain que la ville en soit sortie gagnante.

Une ville en guerre !

Quelques jours à peine après l’intervention musclée des Morlaisiens pour la liberté du commerce avec l’Angleterre, la ville est sous la menace anglaise. L’organisation de cette défense fait l’objet de plusieurs délibérations. Finalement épargnée, Morlaix participe matériellement au siège de La Rochelle.

Le 30 avril 1627, Nicolas Sallaun annonce :

“quelques navires de guerre ont pris 30 ou 40 navires marchands au Conquet lundy et mardi dernier et qu’ils sont encore en la coste et pouroient faire quelques destour aussy au havre de ceste ville et pais circonvoisin. ”

Cette attaque anglaise est le premier acte de la guerre franco-anglaise rapporté dans les délibérations municipales ; elle est malheureusement absente de la plupart des livres d’histoire. Elle pourrait être le fait d’une avant-garde de la flotte anglaise constituée pour aider la révolte huguenote du duc de Rohan.

Les bourgeois prennent la menace très au sérieux. Ils ne sont pas seulement inquiets pour le commerce. Moins de cent années se sont écoulées depuis le saccage de 1522. Les plus anciens membres du conseil de ville se souviennent peut-être des stigmates de la dernière descente anglaise. Tous savent que les troupes anglaises ont participé à la reprise de la ville en 1594 par les troupes royales ; Morlaix fut ensuite exigée comme prix de cette assistance par la reine Elisabeth. Il s’en fut de peu qu’Henri IV ne lui cédât.

L’absence du gouverneur de la ville oblige les bourgeois à prendre en charge la défense de Morlaix. Au début, le pouvoir royal ne semble pas très empressé de les y aider. Y aurait-il eu un doute sur la fidélité d’une ville si prompte à défendre des marchands anglais quelques semaines plus tôt? Les Morlaisiens doivent donc se débrouiller seuls. Hélas les fonds disponibles sont limités. Le 5 juin, Nicolas Sallaun annonce qu’il ne peut plus payer la solde de la garnison du Taureau en raison du manque d’argent. Les délibérants le chargent “d’assembler les jurats pour par leur avis nommer dix des habitants qui demeureront a leur despans de huict en huict jours au dict chasteau et a chacune assemblée nommeront pour un moy.” Les difficultés de trésoreries rejoignent ici la nécessité de protéger la ville, le château du Taureau en étant le premier rempart.

Dessin de Henri Bellange (1594-1638), conservé au musée national du château de Pau.
Dessin de Henri Bellange (1594-1638), conservé au musée national du château de Pau.

Le 30 juin, sur ordre du Maréchal de Thémines, récemment nommé gouverneur de Bretagne, les habitants renforcent la garde de la ville et des faubourgs. Une visite des portes et des ponts-levis est prévue par les capitaines des paroisses. Le syndic doit avertir les paroisses côtières d’empêcher les débarquements anglais. Il doit également présenter une requête en justice pour que la sortie des navires de la rivière soit soumise à l’autorisation des magistrats. Au début du mois de juillet, une autre lettre du Maréchal renforce les mesures défensives. Le syndic demande la construction d’un magasin à poudre. En octobre, la ville paye une partie de la construction du mur des Carmélites afin d’y faire “une muraille et quelques flanqs pour servir de fortificacion a la ville.” L’éventualité d’une descente anglaise sur Morlaix est enfin prise au sérieux par le gouverneur de la province qui demande à être régulièrement informé par le syndic de l’avancement des travaux défensifs.

Ces craintes sont renforcées depuis fin juillet, quand le bailli, accompagné de plusieurs paroissiens de Plougasnou, amène à Morlaix “23 anglois par eux prins a la coste dudict Plougaznou estans armés lors qu’ilz ont este prins.” Ces hommes faisaient peut-être parti du dispositif de ravitaillement de la flotte assiégeant l’île de Ré depuis le mois de juin. Leur débarquement, volontaire ou non, près de Morlaix embarrasse les bourgeois. Le sort des prisonniers est à la charge de la ville jusqu’en mars 1628. En septembre 1627, les délibérants chargent le syndic d’écrire au Maréchal de Thémines pour “scavoir sa vollonté sur la detention des anglois quy sont aux prisons de ceste ville a cause de la grande despance quilz y font.” Deux semaines plus tard, ils députent Pierre Oriot du Meshir vers le Maréchal pour la même raison. Le gouverneur de Bretagne ne leur répondra pas. Le Maréchal de Thémines meurt à Auray le 1er novembre 1627. Le cardinal de Richelieu lui succéde, preuve de l’importance stratégique de la province dans la guerre en cour. Le 1er mars 1628, une lettre du roi ordonne enfin aux habitants de faciliter le passage des prisonniers sur une barque de Guernesey amarrée dans la rivière et de leur fournir une demi barrique de biscuit et une de bière. La paix reviendra bientôt, et les Anglais restent les meilleurs clients des produits morlaisiens.

Hdf1960_35ASiegeLaRochelle_WEB

À la fin de l’été, la menace anglaise s’éloigne vers La Rochelle. Morlaix souffle mais n’est pas laissée à l’écart des préparatifs du siège. Le 22 septembre, plusieurs lettres de cachet de Louis XIII adressées au syndic et au gouverneur de la ville, ordonnent la réquisition de quelques pièces d’artillerie du Taureau et du vieux château. Les mêmes demandent sont déjà parvenues dans d’autres villes de l’Ouest (en août à Nantes) ; la marine royale manque de canons.

Le 22 novembre, une autre série de lettres royales vise à fournir, pour chaque soldat de La Rochelle, un habit pour l’hiver. Les habitants décident de prendre “a lettre de crédit ou d’eschange pour faire tirer les deniers requis a Nantes affin dy acheter et faire faire les habitts suivant les dictes lettres et estre delivrer a ceux qui ont ordre de les recevoir pour les faire tenir au camp devant la Rochelle.” Lors de la même séance, une lettre du duc de Guise, lieutenant-général pour l’armement de guerre, demande 100 couvertures et de la toile pour faire 100 paillasses. Cette fourniture est laissée à la charge de 100 des plus riches habitants de la ville qui doivent la délivrer comme une avance ou payer sept livres. Ce sujet est encore débattu le 7 décembre. Le 31 janvier 1628, Nicolas Sallaun annonce que 700 livres ont été prises par lettres de changes à Nantes pour 30 habits de soldats et 220 livres pour les couvertures.

La guerre avec l’Angleterre n’a finalement pas causé de dommages matériels à la ville. Cependant les bourgeois morlaisiens ont dû garder des prisonniers anglais, assurer la défense de la cité et participer à la logistique du siège de La Rochelle.

En pleine guerre, les querelles internes distraient le syndic

Les anciens syndics de la communauté de ville de Morlaix jouent un rôle prépondérant dans la vie politique de la cité. Alors que Nicolas Sallaun se débat avec la gestion de la guerre, il doit en outre faire face aux incessantes requêtes de ses prédécesseurs.

Le mercredi des Cendres 17 février 1627, lors de la séance inaugurale du mandat de Nicolas Sallaun, avant même la prestation de serment du nouveau syndic, Martin de Lesquelen, sieur de Kerdannot, capitaine du Taureau et syndic de 1625, présente une requête sur ce que lui doit la communauté. Les habitants avisent qu’il “sera payé de la somme qui luy est deue par lesdicts sieurs habitants tant sur les deniers du sol par pot que par les autres plus clairs deniers de la ville.” Le syndic de 1626 est concerné 6 jours plus tard. Un mémoire des frais d’Yves de Kergroas, sieur du Beuzidou, doit être présenté en raison des grandes avances déjà effectuées par Nicolas Sallaun. Dès la fin du mois de mars, le sieur de Keranmoal annonce qu’il ne peut plus continuer à payer les dépenses de la communauté “si on ne luy faict fond dès a présent.” De plus le sieur de Kerdannot menace de poursuivre la ville en justice s’il ne lui est pas payé les 4 000 livres “qu’il prétand luy estre deu.” En juin, le sieur de Beuzidou demande près de 5 000 livres. Lors de la délibération suivante, Nicolas Sallaun requiert “que les dicts habitants ayent a fere fonds pour le paiement desdictes sommes faulte de quoy proteste de laisser le tout aux perils et fortunes des dicts habitants.” Un accord est trouvé avec Martin Lesquelen au début du mois d’octobre. Les prétentions d’Yves de Kergroas ne sont toujours pas réglées à la fin du mandat de Nicolas Sallaun.

La reddition des comptes de Guillaume Poulmic, syndic en 1624, pose également problème. L’homme est mort avant d’avoir effectué cette démarche et sa veuve a quelques difficultés à le faire. En novembre, la veuve déclare qu’elle est “incapable du soign de la rendition de ses comptes des deniers d’impots et billots* et deniers communs* en la Chambre offrant laisser le tout qui luy est destiné qui est la somme de 200 livres entre mains du sindicq et de luy mettre les actes emploier aus comptes randus de ceste ville.

Les anciens syndics cités précédemment ne sont pas les seuls à déranger Nicolas Sallaun. Les héritiers de Pierre Guillousou de Goazrus sont en procès avec la ville. Les sieurs du Ballach, de La Villeneuve Le Borgne et de Rochglas font aussi l’objet de discussions pendant les délibérations du conseil de ville. Le 8 mars 1628, Nicolas Sallaun devient à son tour un ancien syndic et demande des députés pour faire examiner ses comptes.

Le nombre et la diversité des affaires amènent la communauté à proposer la création d’un bureau restreint. Ce bureau, composé du syndic et d’une dizaine de membres du corps de ville, doit se réunir le mardi matin en présence du gouverneur ou d’un juge et du procureur du roi. Cette forme d’assemblée doit compléter et préparer les assemblées générales. Il s’agit d’un remarquable exemple d’entente entre la municipalité et la cour royale, qui ne perdure pas. En effet, la tentative de recréer ce genre de bureau est dénoncée lors des troubles politiques du milieu du siècle et il n’en existe aucune trace dans les registres de délibérations plus tardifs.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s