Monsieur de Montafilant, le bourgeois gentilhomme

Pour un historien, exploiter un inventaire après-décès est souvent une source de plaisir, parfois de nuits blanches, rarement de déception. Celui de Pierre-Hyérôme Alain, sieur de Montafilant, décédé à Morlaix en 1751, complète une série déjà très intéressante puisqu’il arrive après ceux de son père (1687), de sa mère (1725) et de son frère (1728). Mieux encore, ce document de 136 pages déborde de détails éclairant la vie de ce morlaisien des Lumières. 

Depuis 15 ans, je croise régulièrement le nom de Pierre-Hyérôme Alain de Montafilant dans les archives concernant ses parents (je n’ai pas voulu changer l’orthographe de son 2ème prénom, forme ancienne de Jérôme). A vrai dire, j’ai tant de données sur lui, que j’imaginais y consacrer une suite du livre sur ses parents. J’avais une sorte de timidité face à cet homme complexe, aux vies multiples, que l’histoire officielle a pourtant laissé dans l’ombre.

Monsieur de Montafilant est un homme dont je ne connais ni l’apparence, ni les raisons de son célibat, ni aucune de ses motivations profondes. Je l’ai souvent comparé au Monsieur Jourdain de Molière (Le Bourgeois Gentilhomme, oeuvre écrite l’année de sa naissance). Je l’imagine doté d’une réelle volonté de s’élever au-dessus de la condition de ses parents, fuyant le monde du négoce pour se bruler les ailes aux lumières de la cour du roi Soleil. Pourtant, Pierre-Hyérôme Alain revient à Morlaix, et y passe les 25 dernières années de sa vie, devenant une sorte de célébrité locale : l’homme qui a côtoyé les rois et les princes.

D’après les documents conservés aux archives départementales d’Ile-et-Vilaine (Série 23J) et du Finistère (Série 1E), je vais essayer de vous raconter à grands traits la vie de Monsieur de Montafilant, avant de vous expliquer comment s’est déroulé l’inventaire de ses biens après son décès, et enfin, si vous restez avec moi assez longtemps, vous pourrez découvrir les pépites qu’il renferme.

Pour plus de simplicité, j’ai conservé les montants exprimés en Livres. C’est la monnaie de compte de l’époque, certains spécialistes donnent aujourd’hui une équivalence de 50 Euros pour une Livre, mais le coût des denrées a trop varié et je préfère le revenu journalier. Au 18ème siècle, un ouvrier gagne entre 10 et 20 sous par jour (1 Livre = 20 sous), un domestique 50 Livres par an.

Pierre-Hyérôme Alain, fils de banquier, mousquetaire du roi et compagnon des princes

Pierre-Hyérôme Alain, sieur de Montafilant, est né à Morlaix en octobre 1670. Son père, Jacques Alain sieur de La Marre, est un riche négociant et banquier d’origine normande. Sa mère, Marie Coroller, est la fille aînée d’une vieille et influente famille morlaisienne. Il est l’un des plus jeunes des 18 enfants du couple, dont 3 fils et 10 filles parviennent à l’âge adulte.

Comme ses frères et soeurs, il est baptisé rapidement et confié à une nourrice pendant ses premières années, soit à l’extérieur de la ville (la petite fille née après lui décède en nourrice à Plouezoc’h en 1672), soit au domicile de ses parents sur le quai de Tréguier (emplacement actuel de la Caisse d’Epargne, place Cornic). La famille occupe aussi à Ploujean le manoir de La Villeneuve, « une maison à la campagne ». Après le temps de nourrice, le jeune Pierre-Hyérôme doit certainement partager sa chambre avec ses nombreux frères et soeurs.

Maisons à Lances de Morlaix, celle de la famille Allain est la 2ème à partir de la gauche.
Quai de Tréguier de Morlaix, la maison de la famille Alain est la 2ème à partir de la gauche.

En 1682 (il a 12 ans), sa vie change de cadre, puisque la famille quitte les quais pour s’installer dans le manoir de Trohéou, en surplomb du port. Là, il partage « la chambre des garçons » avec son petit frère Joseph-Nicolas. Ses soeurs quant à elles sont réparties entre la «chambre des demoiselles» et celle «des petites demoiselles ». A la même époque, les plus grands quittent le domicile parental : Jacques s’installe à Paris ; Rose prend le voile aux Ursulines de Guingamp ; Françoise épouse un président du Parlement de Bretagne.

Quand il a 17 ans, son père décide de l’envoyer apprendre le commerce auprès d’un de ses amis, à Caen. Mais Jacques Alain meurt peu après, et Pierre-Hyérôme décide de quitter cet apprentissage qui ne lui convient pas et rentre à Morlaix. A propos de cette indécision, sa mère écrit qu’il «a toujours été fort incertain de l’état de vie auquel il devait s’attacher voulant tantôt prendre le parti de la justice, tantôt voulant embrasser le parti du service, tantôt celui des finances et prendre une office aux comptes et tantôt désirant pendre une charge chez le roi». Il est en revanche bien décidé sur un sujet : le mariage, et reste célibataire toute sa vie, malgré les tentatives de ses soeurs pour jouer les entremetteuses.

Uniformes des Gardes Françaises en 1697.
Drapeau et uniformes des Gardes Françaises en 1697.

A l’âge de 20 ans, tandis que ses soeurs épousent des chevaliers et des marquis, Pierre-Hyérôme s’engage dans la 1ère compagnie des mousquetaires du roi . Le marquis de Maupertuis (commandant) lui signe son congé le 7 janvier 1692. Il rejoint le régiment des Gardes Françaises dans lequel sa mère vient de lui acheter pour 10 000 Livres (dont 4 000 Livres pour l’équipement) une charge d’enseigne (1er grade d’officier) qui lui rapporte 660 Livres de gages par an. Il commence à se faire appeler Monsieur de Montafilant, du nom d’une seigneurie à Scrignac, dans les Monts d’Arrée ; une terre sans intérêt qu’il n’a même jamais possédé (c’est une de ses soeurs qui en a hérité), mais qui lui permet de porter un nom célèbre (Titres de la famille de Dinan-Montafilant). Il ne reste dans les Gardes que quelques années avant de revendre sa charge d’officier en 1694. Pendant cette courte carrière militaire, il prétend avoir participé à plusieurs batailles et sièges de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (Mons, Namur, Steinkerque, Neerwinden, et Charleroi).

Par Jean-Baptiste MARTIN Le siège de Mons en 1691 par les armées
Le siège de Mons en 1691 par les armées, par Jean-Baptiste MARTIN, dit Martin des batailles

Depuis la mort de son père en 1687, Pierre-Hyérôme sollicite sans relâche sa mère pour ce qu’elle qualifie de « folles dépenses », sans pour autant refuser d’en financer la plus grande part : des soins pour ses yeux, les frais afférents à sa charge d’officier (les chevaux, les valets et tout l’équipement), les frais d’un voyage en Italie qu’il ne fera finalement pas. En 1703, elle lui refuse 50 000 Livres avec lesquels il espérait acheter une charge de gentilhomme ordinaire chez le roi (à peine mieux qu’un domestique). Pour la contraindre, il retourne vivre chez elle à Morlaix. En fait, il veut obtenir d’elle une somme similaire aux dots de ses soeurs. Devenue veuve, Marie Coroller avait en effet profité de l’argent liquide laissé par son mari (banquier) pour marier ses filles dans des grandes familles nobles de l’Ouest.

A 34 ans, après des mois de harcèlement, Pierre-Hyérôme obtient de sa mère 72000 Livres, pour moitié de sa part de l’héritage paternel et pour moitié d’avance sur l’héritage maternel. Retour dans l’armée, comme sous-lieutenant dans le régiment d’Infanterie de Rouergue, dans la compagnie de Morienne. Monsieur de Montafilant se fait néanmoins de plus en plus souvent rédiger des mots d’excuses pour rester à Paris « à des fins de recrutement ». Dès décembre 1705, son colonel atteste de sa présence à Paris où « il travaille à faire une recrue à Paris, avant de rejoindre son régiment dans le Piémont. » Même type d’excuse en 1709, par son nouveau colonel, le comte de Guitand. Au vu de l’histoire du régiment pendant ces quelques années, on comprend que Pierre-Hyérôme se sente plus utile au recrutement qu’au combat. Depuis 1703, le régiment persécute les protestants du Languedoc et des Cévennes (guerre des Camisards), puis part en Italie, mais est écrasé à la bataille de Turin en 1706 (320 survivants). Après la défense victorieuse de Toulon en 1707, le régiment est intégré à l’armée de Rhin et établit ses quartiers dans la Sarre.

Drapeau du Régiment de Rouergue à partir de 1671
Drapeau du Régiment de Rouergue

A 40 ans, Pierre-Hyérôme revend encore une fois sa charge d’officier et utilise cet argent pour acheter enfin une charge de gentilhomme du Roy ; le voilà maintenant Lieutenant de la Vénerie du duc de Berry, petit-fils de Louis XIV. Il prête serment le 1er mars 1711. Les équipages de chasse des princes sont alors couramment constitués d’anciens militaires. Celui que rejoins Pierre-Hyérôme est un élément majeur de la maison princière constituée pour servir ce jeune homme car il vient de se marier. Comme son grand-père le roi Soleil, le duc de Berry chasse tous les jours s’il le peut dans les grandes forêts autour de Versailles. Hélas, la passion de ce grand seigneur lui est fatale. Charles de France a la réputation d’être particulièrement vif pendant la chasse, et il meurt en mai 1714 des suites d’une hémorragie à l’estomac causée par le pommeau de sa selle. Ainsi, Pierre-Hyérôme ne reste donc que quelques années auprès de ce jeune prince qui aurait pu devenir roi de France ou d’Espagne.

Charles de France, duc de Berry (1686-1714), par Nicolas de Largillière
Charles de France, duc de Berry (1686-1714), par Nicolas de Largillière

Après la mort de Louis XIV, Monsieur de Montafilant accompagne le retour de la cour à Paris. Entre 1715 et 1725, les seules activités dont j’ai trouvé la trace sont le procès pour faire reconnaître la noblesse de sa famille en 1717 et quelques investissements hasardeux, dans l’atmosphère spéculative autour du « système » de John Law. Il survit dans cette grande ville grâce à la rente annuelle de 2000 Livres que lui verse sa mère ; montant identique à ce qu’elle verse à son frère, ses soeurs et les enfants de celles qui sont décédées.

En 1725, Marie Coroller, 90 ans, fait une crise d’apoplexie qui la laisse paralysée du côté droit. Ses enfants et petits-enfants sautent sur l’occasion pour la faire déclarer inapte à gérer ses biens. Pierre-Hyérôme tergiverse, comme à son habitude. Dans ses lettres, un de ses neveux annonce plusieurs fois son départ imminent. Finalement il se décide à rentrer à Morlaix dans le but de se faire nommer tuteur de sa mère et contrôler ainsi l’énorme patrimoine qu’elle gère depuis la mort de son mari. Peine perdue, il n’obtient pas la confiance de la famille qui préfère désigner un professionnel neutre, qui n’appartient à aucune des 9 parties concernées. D’après les éléments conservés sur cette affaire, il me semble évident que ce sont les petits-enfants juristes de Marie Coroller qui sont à la manoeuvre en 1725. Cet oncle, revenu opportunément de Paris, est bien trop « étranger » à leur préoccupation. Ils ont eu trop de mal à obtenir la neutralité de leurs parents, pour laisser leur oncle perturber leurs plans. En somme, la différence de génération l’exclue de la discussion. Pierre-Hyérôme s’installe néanmoins en Bretagne, pour garder un oeil sur son héritage. Choix facilité par le coût de la vie nettement inférieur à Morlaix par rapport à Paris, où il vit dans 2 pièces meublées.

Dès son arrivée à Morlaix, Pierre-Hyérôme Alain peut s’offrir la location d’un bel hôtel appartenant à la comtesse du Trévou de Brefeillac (Anne Le Borgne de Keruzoret, 1680-1766). Cette demeure se situe en haut de la rue de Ploujean en surplomb du vallon de Penanrue et de la rivière de Morlaix. En fait, juste au-dessus de chez sa mère. En 1727, Marie Coroller meurt à l’âge de 92 ans, laissant un domaine si grand qu’il faut plus d’un an pour en terminer l’estimation.

Hôtel de Brefeillac, lors du premier cadastre de Morlaix, AD29 3P152/1
Hôtel de Brefeillac, lors du premier cadastre de Morlaix, dressé avant 1834. AD29 3P152/1

En septembre 1728, le partage a enfin lieu. Son frère aîné étant mort sans alliance peu avant, Pierre-Hyérôme se retrouve avec un huitième de l’immense patrimoine amassé par son père grâce au négoce des toiles de lin au siècle précédent. Lors du partage, il choisit le sixième lot composé principalement des seigneuries de Traongurun, Lancelin et Kervasdoué (au Nord de Lesneven, dans le Léon). Cet héritage de plusieurs centaines d’hectares de bonne terre agricole lui procure un revenu estimé à un peu moins de 6000 livres par an, soit environ 300 fois celui d’un domestique. Cela fait sans doute de lui l’un des hommes les plus aisés de Morlaix.

Il reste vivre dans l’hôtel de Brefeillac jusqu’à sa mort en janvier 1751, à l’âge de 80 ans, entouré de ses amis et de quatre ou cinq domestiques (2 femmes dont une gouvernante, un homme de main, un jardinier avec, peut-être, un assistant). N’ayant jamais eu d’épouse ni d’enfants, ses biens font l’objet d’un inventaire afin de pouvoir être partagés entre ses héritiers. Il lui reste 2 soeurs (dont l’une est religieuse, donc exclue de la succession) et de nombreux neveux et nièces. Les scellés sont apposés sur la maison dès son décès. Mais il faut attendre six mois avant le début de l’inventaire, le temps que des représentants soient nommés par les héritiers. En effet, ces derniers sont trop vieux, trop occupés ou ne vivent pas à Morlaix, sauf Monsieur de Campagnoles qui participe en personne, et représente ses frères. Les procurations des héritiers absents constituent les premières pages de l’inventaire.

Le déroulement de l’inventaire

Première page de l'inventaire
Première page de l’inventaire, AD35, 23J214. On voit l’épaisseur du document (136 pages)

Le 25 juin 1751, à 8 heures du matin, « André-François Roger, seigneur de Campagnoles, Jean-François Le Minihy du Rumen, Jacques-Guillaume Boudin seigneur de Tromelin et Laurent-François Provost de La Bouexière seigneur de Boisbilly, agissant au nom des héritiers du défunt » assistent à la levée des scellés mis sur les meubles, papiers et effets du seigneur de Montafilant. René-Louis Le Bris, secrétaire du défunt, tient la plume. Catherine-Françoise Henault, gouvernante, les guide dans la maison.

Les estimations sont réalisées par Wimar, marchand fayencier, Marc-Antoine Bourdin, et Isabeau Gaignon, tapissiers, Isabeau Léna, lingère, Saint-Clair, potier d’étain, Guillaume André dit La Croix, maître charpentier, tous demeurant à Morlaix. Le sieur de La Chaise, marchand orfèvre vient plus tard expertiser l’argenterie. La présence de tant d’experts pour un inventaire est assez rare pour être notée.

Les travaux durent jusqu’au 26 juillet, du lundi au vendredi de 8h à 12h et de 14h à 18h, le  samedi l’équipe ne travaille que l’après-midi. En tout, les 4 représentants des héritiers passent 22 journées et 5 demi-journées de l’été 1751 à compter les assiettes, les bas, les oreillers, ouvrir les placards, mesurer les bancs du jardin, cataloguer la bibliothèque de leur ami et parent décédé 6 mois plus tôt. Tout cela, en plus de leurs occupations habituelles. André-François Roger, 48 ans, dont la mère est une des soeurs de Pierre-Hyérôme, est un ancien lieutenant au régiment de Bourgogne qui vit à Morlaix des rentes issues de l’héritage maternel. Jean-François Le Minihy, 69 ans, dont la mère est une des soeurs cadettes de Marie Coroller, négociant, armateur et lieutenant-général de police de Morlaix. Jacques-Guillaume Boudin, 49 ans, dont le grand-père maternel est un frère de Marie Coroller, est commandant des gardes-côtes de Plougasnou (pour la petite histoire, son petit-fils donnera son nom à l’île de Tromelin, dans l’océan Indien). Laurent-François Provost, 58 ans, beau-frère du précédent, est Président à la Chambre des Comptes de Bretagne. A la question de leur motivation, j’avancerais 2 hypothèses non concurrentes : par fidélité envers le défunt, ou par souci de rendre ce service à des héritiers prestigieux.

Signatures des 4 représentants à la fin de la 1ère demi-journée. AD35, 23J213
Signatures des 4 représentants à la fin de la 1ère demi-journée.
AD35, 23J214

Le déroulement de l’inventaire est méthodique. L’équipe inventorie les biens pièce par pièce : la cave, la cuisine, l’office, la chambre des domestiques, la salle, l’entrée, la chambre de Pierre Le Foll (homme de main), la chambre du jardinier, le grenier, la remise, la salle basse, la chambre de Monsieur de Montafilant, l’antichambre, le cabinet à côté de la chambre, la première chambre du pavillon, la seconde chambre du pavillon (en fait la bibliothèque), la chambre où sont les titres (les papiers). Le contenu des armoires est inventorié à part, ainsi que les porcelaines, les faïences, les terres cuites. Le catalogue de la bibliothèque les occupe du 2 au 10 juillet, celui des titres et papiers du 12 au 22 juillet. L’argenterie, la vaisselle d’étain et le linge sont laissés presque à la fin, et leur prend la journée du 23 juillet. Le jardin et le parc sont traités l’après-midi du 24 juillet. L’inventaire est clos le 26 juillet après la pesée et le partage de la vaisselle en 7 lots de même poids.

Le 6 août, les 4 représentants se rassemblent une dernière fois pour confier les titres de propriété au sieur de Kerven Kerlech, qui est chargé de l’estimation des immeubles. Cette expertise est nommée prisage. Comme pour les meubles, il s’agit de donner une valeur aux biens fonciers afin de les répartir également entre les héritiers. Les biens visités (dont 6 manoirs) s’étendent dans 15 paroisses de Morlaix et du Léon, pour un revenu total estimé à 6210 Livres, à peine plus que lorsqu’il en hérite en 1728. Lors du partage final, la vaisselle d’argent est divisée en espèces, les meubles et les effets mobiliers sont vendus, la plupart des papiers sont confiés à l’un des neveux de Monsieur de Montafilant (Berthou de Kerverzio, car sa mère était l’aînée). Ces papiers sont saisis à la Révolution avec les biens de son gendre, et ils entrent dans le fonds de La Bourdonnaye-Montluc des archives départementales d’Ile-et-Vilaine, où je les ai retrouvé (23J210 et suivantes).

Ce que nous apprend cet inventaire

Les pièces principales et leur mobilier

L’hôtel de Brefeillac avec son pavillon compte pas moins de 13 pièces à vivre, dont 7 sont qualifiées de chambres. Tout cela suppose un mobilier en grand nombre. Le lit est le meuble qui a la plus grande valeur et il est toujours décrit accompagné de ses garnitures : couette, oreillers, traversin, matelas, sommier, tapis, courtepointe, couverture, tringles, rideaux. L’inventaire compte 10 lits, presque tous à baldaquin et plus ou moins ouvragés, pour une valeur totale de 1338 Livres. Les trois plus beaux lits sont ceux de la chambre de Pierre-Hyérôme (300 L), du cabinet (250L) et de la chambre des titres (450L). A l’exception du lit de la gouvernante (120L), tous les autres ne valent que quelques dizaines de Livres.

Vue de la chambre de Montesquieu au Château de La Brède. © Fondation Jacqueline de Chabannes, cliché Jérémie Buchholtz
Vue de la chambre de Montesquieu au Château de La Brède. © Fondation Jacqueline de Chabannes, cliché Jérémie Buchholtz

Le reste du mobilier est divisé entre les belles pièces à l’usage du maître de maison et un grand nombre de meubles sans valeur sinon utilitaire. L’ameublement très varié de cinq pièces de la maison laisse à penser qu’elles sont les plus utilisées par Monsieur de Montafilant. Il s’agit de la salle, de la chambre de Monsieur, du cabinet attenant et de la chambre des titres.

La salle (on dirait le salon aujourd’hui) est chauffée par une belle cheminée garnie de 2 chevaux de bronze et de 16 pièces chinoises. Une glace à bordure noire d’ébène est probablement accrochée au-dessus ou à l’un des murs (le même objet est déjà décrit chez ses parents). On s’assoit sur un vieux sofa et deux vieux fauteuils, ou alors autour d’une grande table en chêne sur une des 9 chaises de Louargat (à l’assise de paille, aussi présentes en nombre chez ses parents). Cinq tableaux aux cadres dorés (dont le sujet n’est pas précisée, malheureusement) et 4 morceaux d’une très grande tapisserie au motif végétal décorent les murs. Même dans un hôtel aussi grand, cette « salle » reste typiquement multi-usage, comme dans le plus petit manoir breton.

Outre le lit aux rideaux rouges, la chambre de Pierre-Hyérôme est aussi un endroit où l’on peut s’assoir. Il s’y trouve 6 vieilles chaises de toile, 4 chaises de paille, 3 fauteuils, un paravent de toile verte, 2 pièces de la même tapisserie végétale, 3 tables dont une à pieds de biche (un grand classique du style Louis XV), 2 guéridons. La présence d’autant de chaises dans une chambre est-elle la trace d’une longue veillée mortuaire, figée lors des scellés, ou bien la marque d’une habitude de l’époque? On distingue ainsi la même abondance de chaises, dans la chambre de Montesquieu, contemporain de Monsieur de Montafilant. J’ai choisi cette illustration, autant pour le lit à baldaquin d’époque, que pour cette caractéristique étonnante. Mis à part le prestige de Montesquieu, le niveau de vie des 2 hommes ne devait pas être si différent.

Table style Louis XV
Table style Louis XV, à pieds de biche

Dans le cabinet à côté de la chambre de Monsieur, se trouve encore une grande tapisserie (persane celle-ci), un beau lit à baldaquin, un miroir de toilette à bordure chinoise et une petite table avec son petit tapis de table. La plupart de ses habits sont dans cette pièce, mais pas une seule chaise ou fauteuil pour s’assoir. Je pense que Pierre-Hyérôme ne se servait de cette pièce que pour se laver et s’habiller.

Dans la chambre des titres, se trouve aussi un lit avec son ciel, ainsi que plusieurs malles, des coffres et des armoires. Une autre grande tapisserie y est tendue. Cette chambre est probablement le lieu d’étude et de travail de Monsieur de Montafilant, qui y conserve ses lunettes, son papier à lettre et la cire à cacheter. Plus surprenant, une chaise à porteurs avec son coussin de velours est rangée là. C’est un moyen de transport très prisé de l’aristocratie à l’époque, mais que l’on verrait plutôt dans la salle basse ou la remise.

Une des chambres du pavillon accueille non seulement la bibliothèque (voir l’analyse du catalogue plus bas), avec des pupitres de lecture en noyer, mais aussi une table de jeu et 4 chaises. Pierre-Hyérôme détient aussi plusieurs lots de jetons en ivoire et même une bourse contenant 128 jetons d’argent. Le tric trac (Backgammon) qui utilise de tels jetons est très joué à l’époque. D’ailleurs, plusieurs tapis de ce jeu sont déjà présents chez le père de Pierre-Hyérôme en 1687.

Parc et jardin

En 1751, l’hôtel de Brefeillac est doté d’un des plus grands jardins particuliers de Morlaix, complété par un parc arboré avec 4 allées (dont une de charmille et l’autre de laurier).

Parc et Hôtel de Brefeillac en 1782, Plan géométrique  de Bernard

Il n’est donc pas surprenant qu’un jardinier vive à demeure chez Monsieur de Montafilant. Cet homme ne se contente d’ailleurs pas de tailler les arbres, il s’occupe également des plantations (4 pieds de pruniers attendent dans un cellier) et de l’entretien des toitures. Un deuxième lit dans sa chambre me fait supposer l’existence d’un assistant jardinier, qui serait donc le 5ème domestique.

Pierre-Hyérôme aime sans doute profiter de ce grand espace en surplomb du port, et s’il ne s’assoit pas sur l’un des 18 bancs dispersés dans les allées, il peut y utiliser une étrange «petite loge couverte d’ardoise, portée sur 4 roues avec un lit ». Il apprécie sans doute une petite sieste dans le parc, et le lit est déplacé au gré de ses envies ou des nécessités du climat.

Au début du 19ème siècle, ce grand espace (manoir compris) sera rasé pour construire la caserne Guichen, elle-même démolie en 1976, cédant la place à plusieurs immeubles de logement nommés la cité des Marronniers.

Caserne Guichen

Fashion victim ou acheteur compulsif

Monsieur de Montafilant possède quantité de vêtements, mais surtout des costumes à la mode de l’époque. Il a de nombreuses paires de bas en laine, en fil de chanvre, en poil de castor, mais la plupart sont en soie. Il possède des habits assortis (veste et culotte) en laine ou en drap et doublés de soie, de velours, de castor ou d’autre peau : l’un écarlate à boutons de cuivre, un autre écarlate brodé d’or, plusieurs habits noirs, plusieurs habits gris. Selon les matières et l’état d’usure, ces habits sont estimés entre 10 et 40 Livres. Il possède également des vestes et des culottes dépareillées de différentes couleurs (blanches, brunes, canelle). Il a aussi une redingote brune, un manteau écarlate, un « capot » en poil de chèvre doublé de toile de serge. Ses gilets sont en flanelle, ou en castor (pour en apprendre un peu plus sur le commerce des peaux de castor, voir l’excellent blog L’histoire en bulles). 14 gilets sont tellement usés qu’ils sont mis au rebut pour les pauvres. Ses cravates sont brodées, en batiste (fine toile de lin) ou en mousseline. Ses chemises sont comptées par douzaines.

Habits d'hommes du 18ème siècle (Les liaison dangereuses, Stephen Frears, 1988)
Habits d’hommes du 18ème siècle (Les liaison dangereuses, Stephen Frears, 1988)

Pierre-Hyérôme a une épée d’acier damasquinée en or et une autre d’argent à poignée filée. A l’époque, c’est un accessoire qu’on porte au côté, comme une marque de noblesse. Parmi les accessoires, on trouve aussi plusieurs chapeaux, certains bordés d’or ou d’argent, parfois en castor, 3 paires de gants en chamois et une en cuir garni de frange d’or, des ceinturons de maroquin rouge, ou à boucle d’acier, un noeud d’épaule de ruban brodé orné d’une frange d’or, un noeud de canne avec une frange d’argent, un cordon de canne cramoisi avec un gland d’or, une paire de boutons de manches en or. Il a 3 paires de chaussons de bottes, mais s’il y a bien 4 paires de souliers de castor toutes neuves, je n’ai pas noté de bottes dans l’inventaire (un oubli?). De même, on trouve plus de 50 calottes de coton à placer entre la tête et la perruque, une paire de ciseaux de perruquier, mais pas de perruques.

Pour l’intérieur, il a 4 robes de chambre d’indienne doublées en coton, des peignoirs, des chaussons en laine blanche ou en toile, des bonnets en laine, en toile ou brodés. Le raffinement de ces habits et des accessoires peuvent donner à penser que Pierre-Hyérôme est une « fashion victim » maniérée. Il peut tout aussi bien s’agir d’un homme désireux de porter sur lui un statut social qui n’est pas véritablement le sien.

Rare peignoir d’homme en indienne à fond brun orangé. XVIIIe siècle.
Rare peignoir d’homme en indienne à fond brun orangé. XVIIIe siècle.

Une cuisine riche et raffinée

Les six mois passés depuis le décès expliquent probablement l’absence des aliments, si ce n’est 60 livres de beurre dans l’office. En revanche, les ustensiles inventoriés laissent imaginer une cuisine riche et raffinée : plusieurs tourne broches, une poissonière, un passe-purée, une poupetonnière (récipient employé pour faire cuire à l’étouffée des viandes dans peu de sauce et à feu doux, directement sur le feu de la cheminée, enfin plus exactement sur la braise), mais aussi des casseroles, des marmites, des bassins en cuivre rouge et jaune, une petite cuillère à dégraisser avec son petit arrosoir de fer blanc, des réchauds, des couvre-plats, une poêle à frire.

Une vaisselle fine pour recevoir

La vaisselle de Monsieur de Montafilant se compose de porcelaines, de faïences, de terres cuites, d’étain et bien entendu d’argenterie. La porcelaine est surtout constituée de plusieurs services à thé ou à café (dont certains dépareillés) ainsi que quelques grandes assiettes. En faïence, on trouve des terrines pour ragouts, des plats à lait, des saladiers, un moutardier à charnière, un saucier anglais, des beurriers et aussi 8 assiettes rouges. Parmi la faïence sont aussi comptées 3 garennes de 12 couteaux, une dite de Saint Cloud, une en agate et une dépareillée. De nombreux pots de terre cuite, de différentes tailles sont également à noter. Concernant la vaisselle d’argent, les éléments les plus attendus sont les différentes cuillères (à ragouts, potagères, à olive, à café, à sucre), les fourchettes (6 et 12) et les 12 couteaux. Certaines pièces portent un poinçon de Paris (éguaire, flambeaux), d’autre un poinçon de Morlaix (flambeaux, sucriers). La vaisselle d’étain est estimée 243 livres, à 20 sols la livre d’étain, cela donne près de 120 kgs de vaisselle, composée de plats grands et petits, plats d’entrées, plats à soupe, 128 assiettes et 2 saucières. Tous ces styles différents peuvent être le signe d’une constitution progressive des services ou d’héritages divers.

couteaux saint-cloud
vaisselle saint-cloud

Thé ou café?

Introduit en France au 17è siècle, le café est d’abord consommé dans les lieux publiques. En 1723, dans son Dictionnaire du Commerce, Savary mentionne l’existence à Paris, de trois cent quatre-vingt cafés « ouverts à la causerie ». Monsieur de Montafilant a pu en fréquenter quelques-uns. De retour à Morlaix, il en fait probablement une consommation plus privée, ainsi que le montre la présence d’un moulin à café, de plusieurs services en porcelaines et d’une cafetière en argent. Pierre-Hyérôme goûte aussi le thé, 2 boites de thé vert sont trouvées dans l’armoire de sa chambre (dont du thé Bohé, un thé vert très fin de Chine), ainsi que plusieurs théières en faïence. En revanche, aucune trace de chocolat. Peut-être n’aime-t-il pas ça. Ces boissons « exotiques » impliquent évidemment que les domestiques sachent les préparer, pour leur maître et ses invités.

Que le vin est bon…

Monsieur de Montafilant aime le vin. Il fait ses provisions auprès de marchands de Bordeaux, dont il conserve d’ailleurs les factures avec ses papiers. La cave de son hôtel contient une barrique et 9 demi-barriques, toutes vides. D’autres sont dans la remise avec 261 bouteilles de pintes en verre de Rouen (verre blanc), 204 bouteilles de chopines aussi en verre de Rouen, 46 bouteilles à cols courts en verre d’Angleterre (il pourrait s’agir de cristal), des barriques vides, une cuvette pour mettre des bouteilles à rafraichir. Je suppose qu’il fait venir son vin en barriques de la région de Bordeaux et les fait mettre en bouteille chez lui.

Les verres et les carafes sont rangés dans la chambre où sont les titres, avec un « percevin » et un « vibrequin ». Trois bouteilles d’eau de vie d’Hendaye sont trouvées dans l’office. Dans sa bibliothèque, Pierre-Hyérôme détient plusieurs recueils de chansons à boire. La premier air de celui intitulé « la clef des chansonniers » est « Bon, bon, bon, que le vin est bon! ». Ce goût des chansons à boire va dans le sens d’un caractère enjoué, ainsi que lui écrit un de ses neveux en 1744 : « votre bonne santé étayée de cette belle humeur et de cet enjouement qui vous rendront éternellement cher et aimable à vos parents et à vos amis. »

J’ai du bon tabac…

Boîte tabatière en argent massif du 18ème
Boîte tabatière en argent massif du 18ème

Après une dizaine d’année à l’armée et autant à la cour de Versailles, Monsieur de Montafilant pouvait difficilement résister à la mode du tabac. A l’époque, l’élite prise le tabac, conservé dans des tabatières richement ornées. A Morlaix, il n’a probablement pas eu de mal à trouver de quoi priser, la ville comptant une manufacture des tabacs depuis la fin du 17è siècle. Jusqu’en 1734, date de la construction de la grande manufacture que nous connaissons aujourd’hui, les ateliers de tabacs étaient d’ailleurs installés à Penanru, quasiment à sa porte, ou pour mieux dire au bout de son jardin. Ainsi donc, Pierre-Hyérôme possède plusieurs tabatières (en écaille, en corne et en argent), 2 pots à tabac en faïence et un tamis à tabac.

Les voyages

Monsieur de Montafilant a certainement voyagé pendant sa période militaire, et peut-être également par la suite, ne serait-ce que pour revenir à Morlaix. Il en a conservé des valises, des coffres et des malles de voyages gardées dans un grenier. Il détient surtout un objet précieux pour les voyageurs de l’époque : un Butterfield en argent (cadran solaire de poche nommé d’après son fabriquant, installé à Paris à la fin du 17ème siècle), que Pierre-Hyérôme garde dans une boite de cuir doublé de velours vert.

Butterfield d’argent

Des soins du corps sophistiqués

Monsieur de Montafilant prend soin de son corps. Pour se parfumer, il utilise de l’eau sans pareille, une sorte d’eau de Cologne préparée avec des huiles de citron, de bergamote et de cédrat et de l’alcool de romarin. Il détient, dans l’armoire de sa chambre, 2 boites de savonnettes et éponges, plusieurs miroirs de poche, dont l’un à charnière d’or, des grattes langues en vermeille et en argent, et un cure oreille d’argent, dans un étui en bois de cerisier. On trouve également une boite de 12 savonnettes dans le cabinet près de sa chambre. Il se fait raser la barbe chez lui, avec un plat à barbe, un bassin à barbe en faïence, une dizaine de rasoirs à manche d’écaille, des linges à essuyer les rasoirs parmi le linge de maison. Pierre-Hyérôme a aussi un porte-peigne de drap contenant un grand débrouilleur en écaille et deux petits à sourcils, un autre débrouilleur et un peigne de corne, une boite contenant deux peignes d’écaille.

Une santé préoccupante et une mauvaise vue

Monsieur de Montafilant se préoccupe de sa santé. A tout le moins, il n’est pas fan des remèdes de grand-mère. Il rémunère tous les mois le sieur Martin, maître Chirurgien, qui lui prodigue à la fin « les soins extraordinaires en la dernière maladie ». Par ailleurs, plusieurs de ses armoires renferment divers remèdes de l’époque, certains assez rares : de la salse pareille (rhumatismes, maladies de peau, grippe ou goutte), hyacinthe, thériaque (anti-douleur), poudre des Chartreux (expectorante), Baume du Pérou (anti-rhumatismes, soigne aussi les bronches et les infections urinaires), sel de Glauber (sulfate de sodium, laxatif), sel volatil (ammoniac, se respirait en cas de malaise), eau de lavande (pour des blessures), une seringue dans un étui avec ses ustensiles. Enfin, 2 « cannes à béquilles » sont trouvées dans sa chambre, elles dévoilent peut-être une difficulté à marcher due à la goutte ou aux rhumatismes.

Nous savons par sa mère que Pierre-Hyérôme se fait « soigner les yeux » à Paris dans les années 1690. L’inventaire nous dévoile de très nombreuses paires de lunettes ou lorgnettes : 2 paires pour voyager dans l’armoire de sa chambre, et surtout dans la chambre des titres « un paquet contenant 8 paires, 2 paires dans leur étuis, 10 autres lorgnettes à loupes, 3 lorgnettes à longue vue. » La valeur donnée à ces accessoires peut paraître faible (quelques livres) mais ils devaient s’avérer indispensables pour un vieil homme avide de lecture.

Lorgnettes du 18ème siècle

La Bibliothèque

Du 2 au 10 juillet, l’inventaire est consacré à la bibliothèque de Monsieur de Montafilant, dans une des chambres du pavillon. Le catalogue qui en est dressé contient 217 articles, dont certains comportent des ouvrages en plusieurs volumes. S’y ajoutent des estampes, des cartes (géographiques et chronologiques) et des arbres généalogiques de la famille.

Si on se fie  à sa bibliothèque, les centres d’intérêts de Pierre-Hyérôme sont très éclectiques. Il possède bien entendu des ouvrages religieux, mais aussi des livres de droits, d’histoire (notamment militaire et héraldique), de géographie, de poésies, de voyages (Italie, Siam, Chine, Grèce, Perse), de médecine (la goutte, les yeux, la chirurgie, l’accouchement), d’économie, de jardinage, des dictionnaires et méthode de langue (grec, latin, breton, français, italien). Nombreux sont les ouvrages déjà considérés comme des classiques : Les Essais de Montaigne, L’éloge de la Folie d’Erasme, Dom Quichotte, les Fables de La Fontaine, les Bucoliques de Virgile, des oeuvres de Platon, Boileau, Bossuet, Nostradamus, Cicéron, Rabelais, Molière (en 8 tomes), Clément Marot, Agrippa d’Aubigné, Marguerite de Valois, Pétrarque. Outre ces grands classiques antiques ou du 17ème siècle, Monsieur de Montafilant n’est pas imperméable aux idées plus novatrices de son temps. Il détient ainsi Les Lettres Persanes et l’Esprit des lois de Montesquieu, ce dernier ouvrage étant même l’un des plus récents de sa bibliothèque.

D’autres oeuvres n’ont pas laissé la même postérité, mais leurs titres nous renseignent sur le caractère léger de Pierre-Hyérôme : « Les amusements de la campagne ou nouvelles ruses innocentes », «Amitiés, amours et amourettes », «Histoire amoureuse de France», «Histoire des Amours de Cléante et Belise», «Amusements sérieux et comiques».

Cléante et Belise

Pierre-Hyérôme achète des livres tout au long de sa vie, certains datent du milieu du siècle précédent, mais beaucoup ont été édités dans les années 1690, alors qu’il vivait à Paris, et un certain nombre sont vraiment récents. La plupart sont en français, quelques-uns sont en italien ou en latin. Il m’est malheureusement impossible de déterminer lesquels pourraient venir de la bibliothèque de ses parents, puisqu’elle n’a pas attirée l’attention des experts lors de leurs inventaires après-décès.

Il reçoit aussi les premiers « périodiques » de l’époque : l’Almanach royal dont il conserve 9 exemplaires entre 1705 et 1746, mais surtout le Mercure Galant, publication mensuelle fondée en 1672 dont il détient 358 numéros et qui a pour but d’informer le public des sujets les plus divers et de publier des poèmes ou des historiettes.

La grande variété de cette bibliothèque privée, ainsi que l’intensité de sa vie sociale, font de Monsieur de Montafilant un trait d’union entre la société conservatrice du 17ème siècle et les cercles littéraires bientôt contestataires de la fin du 18ème siècle. Alors que Pierre-Hyérôme a vécu à la cours du Roi Soleil, les enfants de ses amis morlaisiens animeront les débats des Etats Généraux de 1789.

Le goût pour la musique et le chant

Contrairement à son père qui possédait un clavecin dans son salon, Monsieur de Montafilant ne détient pas d’instrument de musique chez lui. En revanche, il possède dans sa bibliothèque un grand nombre de pièces de musique italienne et française : concerti et sonates de Corelli, Albinoni, Mascitti et Vivaldi pour les Italiens ; opéras de Rebel et Rameau (dont Hypolite et Aricie), sonates de Duval et Boismortier, recueils d’airs de Dutartre, Bousset et Mouret pour les Français. Pierre-Hyérôme a aussi un ouvrage intitulé « Principes très faciles pour bien apprendre la musique, par le sieur Lafillard ».

Les papiers de famille

L’inventaire des titres et papiers de famille dure 10 jours, entre le 12 et le 22 juillet. On y trouve par exemple les contrats de mariage de ses ancêtres, des éléments concernant la succession de ses parents, l’inventaire de sa mère, celui de son frère, des anciens rentiers de sa mère, un rentier de ses possessions ouvert en septembre 1728 et « qui parait avoir servi jusqu’en 1731 », 2 livres de commerce de son père (emballage des toiles et billets à négocier), les contrats de religion de ses soeurs et de son frère (Ursulines de Guingamp, Abbaye de La Joie d’Hennebont, Jésuite), des pièces relatives à plusieurs procédures, notamment contre sa mère.

D’autres documents dévoilent le besoin d’argent de Monsieur de Montafilant. Les revenus de son patrimoine immobilier doivent non seulement couvrir ses dépenses quotidiennes et ses loisirs mais aussi l’entretien des domaines et les frais de justice inhérents à ce genre de possessions. Il lui faut parfois trouver d’autres sources d’argent. Ainsi une liasse contient le marché de 1030 pieds d’arbres vendus au sieur Tallier. Une autre regroupe des quittances de « rentes constituées » par le défunt (dettes) qui paie tous les ans 150 Livres d’intérêts à M. de La Pignonnière (pour 3000L empruntées), 100L aux héritiers de M. de Kerloaguen (2000L), 200L au mineur de feu Pierre Barré (4000L), 50L à Mlle Le Grand (1000L), 100L à M. et Mme Tromelin Le Diouguel (2000L). Ces intérêts annuels sont payés tant que le capital n’est pas remboursé, on dit alors que la rente est rachetée.

Un précieux document nous éclaire sur le rapport de Pierre-Hyérôme à la mémoire de son père : une délibération de l’hôpital de Morlaix du 21 octobre 1746 portant reconnaissance que M. de Montafilant a fait remettre à l’hôpital une plaque de cuivre où est gravé la fondation de Monsieur de La Marre et l’obligation de la faire placer dans un endroit éminent.

Lettre d’anoblissement de 1586, AD35 23J210

La plupart des autres papiers conservés concernent les preuves de noblesse de la famille Alain avec des généalogies et différentes requêtes au conseil du Roi. Il possède par exemple trois versions de la lettre d’anoblissement de Pierre Alain, fils de Jacques et de demoiselle Renée Thioult, par Henri III en 1586, jointes avec des contrats de mariage de 1558, 1583, 1593 et 1624. En 1668, l’intendant de Caen reconnait le maintien de Jacques Alain de La Marre et son frère dans leur noblesse. Hélas, le père de Pierre-Hyérôme s’étant établit à Morlaix, il doit aussi faire reconnaître sa noblesse par la Chambre de la Réformation de la Noblesse de Bretagne qui, en 1671, lui défend de prendre la qualité d’écuyer. La noblesse de son fils Pierre-Hyérôme semble donc sujette à caution. D’ailleurs le contrat de mariage du 4 mai 1587 de son arrière grand-père Pierre Alain de la Marre (fils de Vincent Alain) vient remettre en cause sa parenté directe avec le Pierre Alain (fils de Jacques) qui est anoblis par Henri III. Les mémoires et consultations des avocats de Paris sur les moyens de rétablir les privilèges de messieurs Alain (1717) n’y changent rien. Son service au régiment des Gardes Françaises, puis au Régiment de Rouergue, et sa charge de lieutenant de la Vénerie du duc de Berry, dont il garde précieusement les preuves, lui permettent néanmoins d’échapper à certains impôts dus par les roturiers.

Des absences inexpliquées

D’après cet inventaire, Monsieur de Montafilant ne détient pas une seule pièce de monnaie chez lui. Certes Pierre-Hyérôme ne va pas lui-même au marché (par exemple, il achète sa viande au mois à une bouchère), mais il doit toucher les revenus de ses terres en monnaie sonnante. Ces pièces doivent avoir été soustraites avant l’inventaire, soit que leur partage ait été réalisé avant l’inventaire, soit qu’une main indélicate les ait fait disparaître.

A vrai dire, ce n’est pas la seule imprécision de cet inventaire qui n’a pas été réalisé par un notaire royal, contrairement à la norme de l’époque. Il s’agit ici d’avantage d’un document privé établi par consensus des héritiers de Pierre-Hyérôme. Les 4 représentants sont donc restés libres de ce qu’ils incluaient ou non. Cette liberté explique peut-être le temps passé à cataloguer les livres de la bibliothèque, alors qu’aucune valeur n’est donnée aux ouvrages. Dans le même ordre d’idée, la valeur totale des biens n’a pas été calculée, ce que l’on retrouve dans les inventaires de la même époque. D’après mon calcul, le total estimé se monte à un peu plus de 14 000 Livres, dont la moitié pour l’argenterie et le linge de maison. A titre de comparaison, c’est autant que ce que son père détenait dans un seul de la centaine de sacs d’or de son coffre, qui renfermait en tout 200 000 Livres d’or et d’argent. Comme quoi, l’ascension sociale désirée par Pierre-Hyérôme Alain l’a rendu plus pauvre que son père.

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6 réflexions au sujet de « Monsieur de Montafilant, le bourgeois gentilhomme »

  1. […] François Cuillerot de la Pignonnière (rue de Bourret, 27). Marchand, receveur des fouages, membre du conseil de ville en 1717 et 1718, maire de Morlaix en 1729-1730 (élu, il a essayé de refusé la charge, mais y a été contraint). Dit originaire de Morlaix (St-Martin) lors de son mariage en novembre 1714 à St-Malo à Jeanne Pélagie Maingard du Gué. Je n’ai pas trouvé de naissances, ni son décès mais il est au nombre des créanciers de Monsieur de Montafilant en 1754. […]

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