Monsieur de Morinville, le misanthrope

Après un premier article sur les enfants de Jacques Alain et Marie Coroller, consacré à Monsieur de Montafilant, voici quelques lignes sur un autre membre de la fratrie : Monsieur de Morinville (1658-1728). Ces deux frères sont aussi différents que le jour et la nuit, et pourtant ils sont nés à Morlaix dans la même riche famille bourgeoise normando-bretonne. 

Autant j’ai facilement éprouvé une certaine sympathie envers Pierre-Hyérôme Alain, véritable bourgeois gentilhomme, autant j’ai toujours été mal à l’aise avec son frère Jacques, cet homme désagréable qui se qualifie lui-même de misanthrope. Il m’a semblé pourtant nécessaire de permettre la comparaison de ces deux morlaisiens méconnus, nés sous Louis XIV et morts sous Louis XV.

J’ai pu reconstruire la vie de Jacques Alain, sieur de Morinville, grâce à plusieurs types de sources. Les archives laissées par ses parents nous permettent de le voir grandir à Morlaix puis s’installer à Paris, après un passage mouvementé à Caen. Son caractère peu amène ne se révèle pleinement que lors de la succession de sa mère, au fil des nombreuses lettres échangées entre les héritiers. Après sa mort, l’inventaire de ses biens, et les autres documents relatifs à sa propre succession, dévoilent au grand jour une incroyable avarice.

Nota : les mots suivis d’un astérisque sont définis dans le glossaire.

Monsieur de Morinville, meurtrier et avocat au Parlement

Porte de Bourret, lithographie de Thierry Frères, d'après un dessin de Ciceri.
Porte de Bourret, dessin de Ciceri.

Jacques Alain est né le 20 septembre 1658, probablement au premier étage de la maison où vivent ses parents, en bas de la rue de Bourret, à Morlaix. Le lendemain, il est baptisé dans l’église paroissiale de Saint-Martin. Ses parrains et marraines sont Henri Gueguen et Françoise Lamequin. Ce sont deux pauvres de l’hôpital, institution dont son père devient procureur quelques mois plus tard, et qui a l’époque sert surtout à enfermer les mendiants. Sept de ses frères et soeurs bénéficient de parrains du même genre. Quoique rare, ce choix n’est pas isolé à Morlaix au XVIIème siècle. On peut y voir une marque d’humilité et de dévotion.

Jacques est le 3ème enfant de Jacques Alain, sieur de La Marre, et Marie Coroller, mariés 3 ans plus tôt, et qui en auront 18 en tout!. Le petit Jacques est le premier de leurs enfants à ne pas mourir en bas âge. Jacques Alain (senior), né à Caen en 1627, s’est installé à Morlaix vers 1650 pour y exercer le négoce des toiles de lin. Marie Coroller, née en 1634, est la fille aînée d’un ancien maire de la ville. Jusqu’à l’âge de 8 ans, à cause de la mort en bas âge des 2 garçons nés après, le jeune Jacques n’a partagé ses parents qu’avec une seule sœur de 2 ans sa cadette, Yvonne Catherine. Ses parents n’ayant que des filles pendant les années suivantes, il a été le seul fils de la famille jusqu’à son adolescence et la naissance de Pierre-Hyérome.

Maisons à Lances de Morlaix, celle de la famille Allain est la 2ème à partir de la gauche.
Maisons à Lances de Morlaix, celle de la famille Alain est la 2ème à partir de la gauche.

Le jeune Jacques ne grandit pas dans la rue de Bourret. En 1659, la petite famille quitte cette rue pour s’installer sur le quai de Tréguier, dans une maison qu’ils rachètent aux Coroller. Les lieux sont parfaitement adaptés au commerce de Monsieur de La Marre. Dans le cellier qui occupe tout le rez-de-chaussée, des experts trient et emballent les toiles en fonction de leur taille et qualité. On les appelle emballeurs ou pacqueurs. Ils permettent à leur employeur de dégager d’énormes profits en achetant en gros et à bas prix et en revendant les meilleurs toiles à un prix très élevé. Les clients sont surtout anglais. Jacques Alain grandit donc dans une ambiance portuaire et internationale.

Extrait du livre d'emballage des toiles de Monsieur de La Marre. AD35, 23J210.
Extrait du livre d’emballage des toiles de Monsieur de La Marre. AD35, 23J210.

La famille Alain-Coroller s’agrandit quasiment tous les ans, et la mortalité infantile se réduisant, la maison se remplit rapidement d’enfants. En 1667, Jacques est le parrain de sa petite soeur Louise.  Il n’a pas encore 9 ans, mais se rapproche symboliquement du monde des adultes. A la même époque la carrière politique de son père s’accélère : 2ème adjoint du maire en 1667, maire de Morlaix en 1671. Le commerce de Monsieur de La Marre aussi prend de l’ampleur et il se tourne vers la finance internationale, prêtant de l’argent à ses anciens clients, négociant des lettres de changes avec des banquiers de Londres, Amsterdan, Paris et Rouen. Cet argent gagné est systématiquement investi dans l’achat de terres nobles de plus en plus grandes dans la région de Morlaix.

Extrait du livre de banque de Monsieur de La Marre. AD35, 23J210
Extrait du livre de banque de Monsieur de La Marre. AD35, 23J210

Pensant à sa succession, Monsieur de la Marre envoie Jacques, son aîné, à Caen, probablement pour apprendre le commerce auprès d’un de ses parents. Dans cette ville, l’ambition de son père est compromise par la justice : Jacques est accusé de meurtre en 1679. Je l’ai découvert incidemment, parce que le coût de ce procès est déduit de sa part dans la succession de sa mère, 50 ans plus tard. On y apprend que ses parents payent 6 Livres pour les frais de prison et que la transaction avec la famille de la victime coûte 3 300 Livres (1 domestique gagne 1 livre par jour). Jacques obtient des « lettres de grâces » (pour 60 Livres) ce qui signifie qu’il ne peut pas s’agir d’un duel mais d’un homicide involontaire ou d’une légitime défense (selon le code criminel de 1670). Malheureusement, je n’ai pas pu me rendre aux archives de Caen pour retrouver les pièces de la procédure, si elles existent encore, et en savoir plus sur cette affaire.

Plan de Caen sous l'Ancien Régime, la prison est fléchée en rouge.
Plan de Caen sous l’Ancien Régime, la prison est fléchée en rouge.

Après cette affaire, il est probable que Jacques Alain quitte rapidement la Normandie. Trois ans plus tard, on le retrouve à Paris où il suit des cours de droit. Il doit rentrer régulièrement à Morlaix car une chambre lui est réservée dans le manoir où déménage la famille Alain-Coroller en 1682. Cette chambre, dite de « Monsieur de Morinville », se trouve à l’étage d’un pavillon de 6 x 3 mètres est construit en saillie dans le coin du jardin. Les lieux sont décrits en détails dans le prisage* de 1728. On y accède par un escalier extérieur lambrissé et peint. La chambre est vitrée sur 3 côtés, le plafond est boisé et peint. Un tableau décore le manteau de la cheminée. A côté de celle-ci, un enfoncement dans le mur accueille le lit.

Entre 1682 et 1687, Jacques commence à se faire appeler  Monsieur de Morinville. Je ne sais pas d’où il tient ce nom de consonance normande. Aucune des terres de son père ne se situe en Normandie, mais on trouve un château de Morainville à l’Est de Caen, dont le fief est érigé en baronnie en 1657. Peut-être Jacques choisit-il ce nom pour profiter de la renommée nouvelle de cette terre. Quoiqu’il en soit, en choisissant ce titre, il fait aussi le choix de se couper symboliquement de ses racines bretonnes.

Monsieur de La Marre meurt le 4 septembre 1687. Son fils aîné assiste à l’inventaire des biens paternels et approuve la nomination de sa mère comme tutrice des enfants mineurs. Ses études de droit ont porté leur fruit, Monsieur de Morinville est devenu avocat au Parlement de Paris. Avec une partie de l’héritage paternel, il s’achète une charge de conseiller (aujourd’hui on dirait magistrat) à la cour des Aides de Paris en mars 1688 pour 80 000 Livres (AD35, 23J210). Cette juridiction jugeait en appel les affaires fiscales. Jacques demeure alors paroisse Saint-André des Arts, rue de Guénégaud, dans l’hôtel d’Ecosse. Aujourd’hui, l’hôtel de la Monnaie de Paris occupe la plus grande partie de cette rue.

Lit de Justice au Parlement de Paris en 1715, Louis Michel Dumesnil
Lit de Justice au Parlement de Paris en 1715, Louis Michel Dumesnil

Vivant à Paris, Monsieur de Morinville amasse les charges et les rentes grâce à l’argent envoyé par sa mère. En 1689, il souscrit pour 20 000 Livres à l’emprunt des vendeurs de poisson de Paris, qui lui procure une rente annuelle de 1 000 Livres. Il en est le plus gros souscripteur. En 1692, il achète une des 44 charges de gentilhomme de la Grande Vénerie au Cerf du roi. Cette charge n’est pas très exigeante (il ne sert qu’un mois par an en avril), mais elle lui rapporte 300 Livres de gages. La fonction lui permet surtout de ne pas payer le Franc-fief, forte taxe due par les roturiers sur les terres nobles. Or, Monsieur de La Marre s’étant fait débouter de sa noblesse par le Parlement de Bretagne en 1671, toutes ses terres nobles, transmises à ses enfants, sont soumises au Franc-fief.

En 1699, Monsieur de Morinville est pourvu d’un des 8 offices de conseiller secrétaire du roi, maison et couronne de France auprès de la cour des comptes de Dole, avec 200 Livres de gages. Cette fois, Jacques cherche définitivement à changer son statut fiscal et son statut social. Cette charge de conseiller, peu contraignante, est connue parmi les historiens de l’époque comme « la savonnette à vilain » car elle procure la noblesse après 20 ans d’exercice et aux enfants en cas de décès en charge. Les conseillers secrétaires du roi ne sont pas tenus de demeurer dans la ville de leur charge, mais sont sollicités pour certifier la conformité des copies d’actes pour leur cour de rattachement.

En 1701, Jacques Alain, 43 ans, demeure rive droite, dans la rue des Petits Champs. Il y réside au moins jusqu’à 1715. Débarrassé du souci du Franc-Fief, et sans doute un peu vieux pour courir après les cerfs, il revend sa charge de gentilhomme du roi entre 1702 et 1708.

Plan de Paris en 1730. En rouge, la rue des Petits-Champs
Plan de Paris en 1730. En rouge, la rue des Petits-Champs

Avec ses différents investissements et ses charges prestigieuses, il doit constituer un bon parti. La raison de son célibat est donc obscure. Mon sentiment est que Jacques Alain préfère vivre seul. De toute façon, il semble que Monsieur de Morinville ne soit pas en meilleur terme avec sa famille, indispensable réseau pour trouver une épouse bien dotée.

Sa mère se plaint de cette mésentente à son frère cadet en janvier 1703 (Lettre de Madame de La Marre à son fils Montafilant. AD29, 1E709) : « J’ai pensé oublier de vous parler de la prévention que vous avez contre votre frère. En vérité, vous vous servez des termes bien cruel de l’appeler faux frère et entre autre dans cette occasion dont il ne sait pas ce qu’il se passe. Il est à près de deux cent lieues de moi et je ne sais pas son adresse. »

Marie Coroller prétend ne pas connaître l’adresse de Monsieur de Morinville ! Elle la retrouve pourtant quand il s’agit de lui envoyer de l’argent : 2 000 Livres de pension par an à partir de 1710, auxquelles s’ajoutent 2 000 Livres d’avance sur héritage en 1716, la même somme en 1720 et encore autant en 1724. A ces occasions et jusqu’à sa mort, Jacques Alain vit dans un meublé de l’hôtel de Rome, rue de la Licorne, sur l’île de la Cité.

Plan de l'île de la Cité en 1754, en rouge, la rue de La Licorne
Plan de l’île de la Cité en 1754, en rouge, la rue de La Licorne

Depuis cette résidence de l’île de la Cité, Jacques Alain peut sembler déconnecté des affaires bretonnes. Et pourtant, son attitude et ses interventions sont cruciales lors de la délicate succession de sa mère. Les nombreuses sources laissées par cet épisode nous dévoilent les différents aspects de sa personnalité.

Monsieur de Morinville, misanthrope et fier de l’être

Vieillissante, Madame de La Marre est victime de plusieurs arnaques et même d’un cambriolage alors qu’elle conserve entre ses mains la gestion de l’énorme patrimoine amassé par son défunt mari au siècle précédent. Plusieurs de ses petits-enfants, tout juste établis, ou en passe de l’être, s’inquiètent donc pour leur héritage. Ils sont juristes et veulent mettre leur futur patrimoine à l’abri de la vieillesse de leur « bonne mère » de Morlaix, le tout en payant peu de taxes. On découvre ainsi dans la requête qu’ils déposent au tribunal de Morlaix que des couvreurs, les frères Lautrou, sont condamnés aux galères pour plusieurs vols commis chez elle, alors qu’elle ne semble pas se méfier d’eux : « Elle ne fut point touchée de l’avis que lui donna Pierre Even son jardinier. Il ne lui cacha pas que ces Lautrou l’avait voulu engager à leur procurer quelque facilité pour entrer dans le cabinet de sa maîtresse. Malgré cet avis dont la bonté fut prouvé par le vol qui fut fait peu de temps après à la dame de La Mare, elle ne prit aucune précaution. »

Extrait de la requête d'interdiction de Mme de La Marre. AD29, 1E708.
Extrait de la requête d’interdiction de Mme de La Marre. AD29, 1E708.

Monsieur de Kerverzio, le plus âgé, est le moteur de cette action, mais il agit dans l’ombre. Il est magistrat au Parlement de Bretagne, dont son père est un des présidents. Monsieur des Fossés, également magistrat au Parlement de Rennes, est le porte-nom du groupe. C’est à la fois un expert des successions et l’un des préférés de sa grand-mère qui est d’ailleurs en train d’organiser ses noces. Un troisième cousin, le jeune chevalier de Catuelan a terminé son droit ; il voyage souvent entre Paris et la Bretagne à la recherche d’une charge. C’est lui qui renseigne ses cousins sur l’attitude des deux oncles vivant à Paris, Messieurs de Morinville et de Montafilant.

Dans ces tentatives d’optimisation fiscale, les oncles sont en effet un problème que les cousins peinent à circonscrire. Ils n’arrivent pas à exercer le moindre contrôle sur les deux Parisiens, dont les interventions ralentissent toutes les procédures.

En avril 1725, Marie Coroller fait ce que ses enfants appellent une crise d’apoplexie ; on dirait aujourd’hui qu’elle est victime d’un AVC. Elle survit mais reste paralysée du côté droit. C’est le signal de la curée. Ses petits-enfants passent à l’attaque, entrainés par leur aîné, Monsieur de Kerverzio. Il demande à son cousin des Fossés de convaincre sa « bonne mère » de consentir à une « interdiction volontaire », c’est-à-dire une mise sous tutelle à sa propre demande. La bonne mère s’obstine, elle est têtue. Ils doivent la faire déclarer inapte à la gestion de ses biens. Avant la fin de l’été, l’interdiction est prononcée et lue pendant la grand-messe dans les 27 paroisses où sont répartis ses terres.

Signature de Monsieur de Kermeur, au bas d'une lettre demandant des consignes à Monsieur des Fossés. AD29, 1E709.
Signature de Monsieur de Kermeur, au bas d’une lettre demandant des consignes à Monsieur des Fossés. AD29, 1E709.

L’un des fils pourrait être désigné tuteur de sa mère, mais les cousins préfèrent un expert qui obéira à leurs ordres : Philippe Salaun, sieur de Kermeur. En avril 1727, alors que l’estimation du patrimoine n’a pas encore pu commencer, Marie Coroller s’éteint à Morlaix, dans sa 93ème année. Les derniers obstacles juridiques sont levés et le long processus de prisage débute enfin.

Pendant ces quelques années, une énorme correspondance est accumulée par Monsieur des Fossés. Un de ses petits-neveux, le comte de Kergorlay, émigre pendant la Révolution et les archives de son grand-oncle sont saisies avec ses biens. Ces papiers sont encore conservés aux archives départementales du Finistère (série 1E), et renferment notamment plus de 100 lettres concernant la succession de Marie Coroller entre 1725-1728.

Signature de Monsieur de Morinville
Signature de Monsieur de Morinville

Au fil de ces lettres, Monsieur de Morinville dévoile trait à trait son caractère et ses sentiments sur sa famille.

Intraitable sur son droit d’aînesse

En tant que fils aîné, Monsieur de Morinville entend faire respecter son droit d’aînesse. Dans le cadre d’une succession noble, cela implique l’octroi d’un preciput, c’est-à-dire une part bien plus grande que celle de ses co-héritiers, et le privilège de choisir un premier. Selon l’interprétation la plus avantageuse pour lui de la coutume de Bretagne (articles 538 et suivants), Jacques Alain devrait donc hériter de la maison principale ainsi que des 2/3 de tous les châteaux et manoirs, le tiers restant et les terres roturières étant partagées à égalité entre tous les héritiers.

COMMENTAIRES SUR LA COUTUME DE BRETAGNE, 1702.
Commentaires sur le Coutume de Bretagne, 1702.

Evidemment, ses neveux jouent sur les mots et tablent sur le fait que Monsieur de La Marre n’étant pas noble, son patrimoine ne peut pas être partagé noblement. Ils essayent donc d’obtenir un partage à parts égales, ce qui, bien entendu, révolte l’aîné. Il écrit ceci à son neveu en août 1726 : « L’omission, de même que la mention de mon droit d’ainesse, dans les occasions dont vous me parlez n’opère aucun effet. Il est immuable. Il reste toujours dans toute son intégrité indépendamment de ces circonstances. Rien ne peut donner atteinte à ce droit, pas même la volonté des père et mère par quelque disposition que ce soit, parce qu’il ne provient pas de leur libéralité, mais du bienfait de la coutume à laquelle il faut nécessairement se soumettre. » Il insiste encore en avril 1727, à peine quelques jours après la mort de sa mère : « Agissez dans l’ordre et selon les lois. Faite moi justice et je la rendrai. Mais la moindre injustice me révolterait. Un sillon qui me serait enlevé, ou une terre noble qu’on voudrait transformer en terre roturière pour me frustrer de mes droits, me ferait changer de disposition. Je veux jouir en entier de tout ce qui m’appartient légitimement. » D’ailleurs, dans la procuration qu’il établit en 1727 au profit de Maître Audren, notaire à Morlaix, il le charge de « procéder au choix des lots en premier comme l’ainé, mon preciput préalablement levé aux termes de la coutume ». 

Paternaliste avec sa mère, mais sans coeur à son propos

Je ne dispose malheureusement que d’une seule lettre de Jacques à sa mère. Contrairement à celles qu’il écrit à son frère et à son neveu, elle est courte et il a pris soin d’écrire plus grand qu’à son habitude. Cette sollicitude n’est cependant pas sans laisser poindre un certain paternalisme un peu froid

Lettre de Morinville à sa mère. AD29, 1E709
Lettre de Morinville à sa mère. AD29, 1E709

Après avoir remercié Dieu qu’un ami l’ait laissé « en assez bon état » et dit à sa mère combien il est très occupé à Paris (trop pour venir à son chevet ?), Jacques lui rappelle certaines consignes : « Je vous prie très instamment de ne point faire de démission et de ne signer aucun papier quelconque sous quelque prétexte que ce soit. Tenez moi les paroles que vous m’en avez données si souvent. Ne pensez qu’à vous bien porter en l’état où vous êtes, vous ne devez songer qu’à cela. Je prie Dieu tous les jours pour le parfait rétablissement de votre santé, à laquelle personne ne s’intéresse tant que moi.« 

Manifestement, Morinville veut laisser pourrir la situation dont il compte encore profiter. Malade, sa mère sera peut-être encore plus encline à lui envoyer de l’argent, comme elle le fait régulièrement depuis longtemps. En lui conseillant de ne rien signer, Jacques Alain tente aussi de déjouer les plans de ses neveux qui souhaitent que Madame de La Marre se démette volontairement de ses biens.

Dans ses lettres à son neveu et son frère, le ton que Monsieur de Morinville emploie pour parler de sa mère est moins plaisant. A peine la mise sous tutelle prononcée, et même si ce n’était pas son objectif initial, il exprime son soulagement dans ces termes : « Enfin ma mère a pieds et poings liés. Il ne lui est plus permis d’être la dupe du genre humain, et particulièrement de tout Morlaix, comme elle l’a été depuis la mort de mon père. » En effet, Jacques juge depuis longtemps que sa mère est incapable de gérer seule ses biens. « Supposé qu’elle eût fait sa démission, et qu’elle eût été acceptée, il est indubitable qu’elle se serait réservé 9 000 Livres de pension, son argent, tous ses meubles et effets mobiliers. Elle eût disposé de tout cela fort mal à propos à son ordinaire, ou on l’eut volée, comme il est arrivé souvent, en sorte que je suis convaincu qu’à son décès l’on n’eût trouvé ni argent, ni meubles, ni obligations. » « Elle ne parlait ni n’écrivait pas juste toujours, il s’en fallait beaucoup. »

Lettre de Morinville à des Fossés. AD29, 1E709
Lettre de Morinville à des Fossés. AD29, 1E709

Cette opinion peu amène envers sa mère n’a pas empêché Monsieur de Morinville de s’être accommodé de cette supposée faiblesse depuis 40 ans. La gestion gratuite mais efficace et la générosité de Madame de La Marre lui convenait tant qu’il est l’un des seuls de ses enfants à ne pas avoir menacé ou tenté de lui intenter de procès. Il s’avére même presque possessif envers elle. Quand il parle d’elle à son frère, il ne dit pas notre mère, mais bien « ma mère » et « mon père », comme s’ils n’avaient dans son esprit pas connu les mêmes parents.

A la mort de sa mère, la peine de Jacques semble sincère, ainsi qu’il l’écrit en réponse aux condoléances de son neveu. « Je vous assure que votre lettre et celle de madame des Fossés m’ont donné le premier mouvement de joie que j’ai senti depuis la triste nouvelle de la mort de ma mère. Quoique nous dussions être préparez il y a longtemps à ce funeste événement par le déplorable état où elle était réduite. On se persuade néanmoins si aisément ce qu’on souhaite, que j’espérais que nous ne la perdrions pas tôt. »

Méfiant et condescendant envers son frère

Jacques Alain a des relations compliquées avec son petit frère Pierre-Hyérôme. En comparant la vie des deux hommes, je ne peux que constater que le cadet semble souvent suivre voire imiter l’aîné : éducation commerciale à Caen, charge de veneur à la cour, vie à Paris, célibat. Jacques aide d’ailleurs son cadet. C’est lui qui négocie pour sa mère en 1691 l’achat de la charge d’officier de Monsieur de Montafilant. C’est aussi probablement grâce à la charge de Jacques dans la Grande Vénerie du Roi, que Pierre-Hyérôme entre dans celle du duc de Berry, petit-fils de Louis XIV. Ils ont cependant 12 ans d’écart, et une certaine condescendance n’est pas anormale de la part de Jacques.

Les deux hommes n’ont pas du tout le même caractère et ne s’entendent pas vraiment. Monsieur de Morinville se méfie de son cadet qu’il refuse carrément de recevoir à Paris. Cela empire quand Pierre-Hyérôme déménage à Morlaix, pour suivre de près les affaires de leur mère. C’est alors le cadet qui refuse d’informer l’aîné. Voici ce que Jacques en dit à son neveu en août 1726 : « Cependant, celui qui a toujours une parfaite connaissance du montant des sommes que le régisseur a dans sa caisse, […] pendant que moi, j’ignore tout cela par le bon office qu’on veut me rendre, en m’épargnant la peine de l’apprendre, celui encore qui est toujours payé longtemps avant la plupart des autres, parce que telle est sa volonté, qui décide de tout, non selon la justice qui est invariable, mais suivant ses intérêts et ses idées qui changent continuellement, le praticien Montafilant enfin demande qu’on procède à un prisage. […] Croire qu’il agit par de justes motifs, ce serait se méprendre très grossièrement. »

En avril 1727, alors que Marie Coroller vient de mourir, son gendre, le marquis de Catuelan rapporte qu’il a convié Monsieur de Montafilant à « prendre un esprit de paix et de conciliation. Toute la famille doit s’unir de concert pour y réduire ces deux frères. »

Les bonnes intentions de la famille n’y font rien. Il y a chez Monsieur de Morinville une sorte de mépris qui persiste envers son frère cadet. Je n’ai trouvé qu’une seule lettre de l’aîné au cadet. Jacques y montre une absence totale de confiance envers son frère: « A propos du manoir noble de Troheou, je vous ai prié de me mander s’il a été porté comme noble ou comme roturier dans le grand de biens mais point de réponse de votre part la dessus. Apparemment vous avez quelque intérêt de garder le silence sur ce point. Voila le style armoricain tout pur. Cependant je vous prie sérieusement de me donner par votre première lettre l’éclaircissement que je vous demande. »

Article 1er du prisage de 1728. AD35, 23J212
Article 1er du prisage de 1728. AD35, 23J212

Misanthrope

En juin 1726, Monsieur des Fossés accuse son oncle d’être misanthrope. Jacques Alain lui répond ainsi : « Vous êtes politique. Vous savez parfaitement vous accommoder aux moeurs de notre siècle. Pour moi, je fuis un fripon comme la peste. Je ne veux aucune commerce, aucune relation avec lui. Si vous appelez cela être misanthrope, d’autres lui donnent un plus beau nom, je vous avoue que je le suis tout ce qu’on peut l’être. Dans ce sens là, on aura raison, et on me fera plaisir de m’appeler misanthrope. »

Monsieur de Morinville évite autant que possible le contact physique avec ses parents. Au printemps 1725, le chevalier de Catuelan rend compte à sa mère de ses démarches vis-à-vis des deux Parisiens : « L’aîné continue de me  faire enrager par son invisibilité. Je me suis donné pour le déterrer toutes les peines. Ni chez lui, où les ordres sont exactement donnés contre tout ce qui a rapport à la famille, ni ailleurs où il est pareillement en garde. Partout il a été introuvable pour moi. Cependant le laquais de son frère le surpris l’autre jour à cinq heures du matin. Rapportez à votre maître, répliqua t’il qu’il ait à penser aussi peu à moi que je le fais à lui, qu’il cesse de se donner tant de mouvements pour m’instruire de ce que je sais aussi bien que les autres, et que je me soucie et me moque de lui, adieu, sortez d’ici. Sur cela il n’y a qu’à tirer les inductions que je vous ai déjà dites, qui sont qu’il n’aime point ses plus proches parents ; qu’il ne sortira d’ici que quand il y sera forcé ; qu’il tachera de faire toutes la peine qu’il pourra à la succession.»

Château de Catuelan, en Hénon, agrandit par le fils du chevalier. Source www.ARSSAT.info
Château de Catuelan, en Hénon, agrandit par le fils du chevalier. Source http://www.ARSSAT.info

Plus marquant encore, il répugne en général à écrire, alors que son éloignement fait du courrier le seul mode de communication avec sa famille. Ainsi il déclare à son neveu des Fossés en août 1726 : « Je n’ai pas autre chose à dire à ma dite soeur [madame de Kerverzio]. Ainsi je la prie de trouver bon que la présente lui serve de réponse, en attendant une autre occasion de lui écrire. » Et encore, à son frère en octobre 1727, au sujet de son représentant à Morlaix qui se plaint de ne pas recevoir de ses nouvelles : « Faite part de mes lettres à Monsieur Audren. Quand je vous écris touchant mes affaires, je prétends lui en écrire à lui même. En lui écrivant en particulier je ne ferais que me répéter. Je ne pourrais pas m’assujettir à écrire tant de lettres sur les mêmes sujets ; outre que je suis encore obligé d’en écrire ailleurs beaucoup d’avantage. »

Professoral

Quand il est consent enfin à écrire à sa famille, Monsieur de Morinville adopte un ton professoral. Avocat au Parlement, depuis plus de 30 ans, il est rompu à l’écriture de longs mémoires, moyen d’action quasi exclusif des juristes. Ces longues et détaillées plaidoiries sur papier sont échangées entre les parties et les juges. Jacques Alain écrit certaines de ces lettres sur ce mode, surtout lorsqu’il s’adresse à son neveu ou à son frère cadet. Les lettres font alors 3 ou 4 pages et suivent un plan clair, à la manière d’une plaidoirie avec des arguments et des contres arguments : « Cependant vous prétendez que cela même nous a porté préjudice ; mais moi, je prétends que nous en avons tiré de grands avantages, et je le prouve. »

Lettre de Morinville à Des Fossés. AD29, 1E709
Lettre de Morinville à Des Fossés. AD29, 1E709

Il ajoute même parfois des locutions latines. Ainsi en juin 1725, il prétend donner un cours de droit des successions à son magistrat de neveu, pourtant expert dans le domaine : « D’ailleurs, vous, Monsieur, qui êtes instruit des principes, vous savez qu’il n’est point permis d’étendre ni de restreindre les actes entre vifs […]. Il n’en est pas de même des actes de dernière volonté, ou qui ont trait à la mort, comme les testaments et les substitutions. Le juge peut les interpréter par des présomptions et des conjectures tirées de la disposition des actes, lors seulement que la volonté du testateur ou du donateur n’est pas certaine ni expliquée clairement, Ex presumpta mente Testatoris [Cette locution latine signifie approximativement : de l’esprit présumé du testateur]».

Ironique parfois, hypocrite toujours

Au détour d’une de ses longues phrases au ton juridique, Monsieur de Morinville sait parfois faire preuve d’ironie. En août 1726, après avoir rappelé à son neveu des Fossés l’immuabilité de son droit d’aînesse, il le remercie ainsi de lui avoir donné l’occasion de le lui rappeler : « Cependant, comme vous avez songé à ce qui me regarde, et qu’il parait par là que vous avez eu l’intention de m’obliger, je vous remercie très humblement d’un si louable dessein. J’ai un fond de reconnaissance qui s’étend jusqu’à l’ombre d’un bienfait. Cet endroit de ma lettre étonnera autant qu’il réjouira ma soeur de Querverzio qui me recommande fort d’être touché de ce sentiment, comme s’il m’était étranger. » Dans la même lettre, quand il qualifie son frère de « praticien », c’est-à-dire un expert en procédure judiciaire, c’est de l’ironie, puisque Pierre-Hyérôme n’a pas suivi le moindre cours de droit.

« J’ai un fond de reconnaissance

qui s’étend jusqu’à l’ombre d’un bienfait. »

Cette ironie n’est probablement que la face polie d’une profonde hypocrisie. En fait, il est expert pour souffler le chaud et le froid, comme le montre l’exemple suivant.

Alors qu’en 1726, Jacques Alain se fait aimable avec des Fossés : « Notre petite dispute n’est pas condamnable, pourvu qu’il n’y ait point de rancune. Je vous réponds qu’il n’y en a pas de mon côté. Je vous prie très instamment qu’il n’y en ait point du votre. Elle est arrivée par occasion, et non par humeur, prenons la de même, et n’en parlons plus. » Il dévoile une toute autre opinion à son frère en octobre 1727 : « Enfin Monsieur des Fossés ne dissimule plus, il se montre tout à découvert, il nous fait la guerre à la lumière du jour, il mène nos affaires communes comme il lui plait, il en décide despotiquement, pour tout dire en un mot, il est maitre de la ville et de la campagne. […] C’est un aveugle qui en conduit six autres. […] Laissons les dans leur égarement nous tenterions en vain de les en tirer. Ils ont autant de vanité que d’ignorance.»

Lettre de Morinville à Montafilant. AD35, 23J211
Lettre de Morinville à Montafilant. AD35, 23J211

Cette façon de faire est signalée dès juin 1725 par Monsieur de Kerverzio à son cousin des Fossés : « Il est assez extraordinaire que Monsieur de Morinville conseille de ne se point démettre et envoie en même temps une procure pour interdire. Nous pensons que c’est par ce qu’il présume que l’interdiction trainera en longueur et sera combattue par des chicanes. » 

Pinailleur avec l’argent

Le dernier trait de caractère que Monsieur de Morinville nous laisse entrevoir dans ce fonds épistolaire est une inquiétude récurrente pour ce qui touche à l’argent. Dans une de ses lettres à son neveu, il décrit ainsi sa misérable situation : « le bien que j’avais à Paris se réduit à rien […] . Je recevais tous les ans ma pension en ce temps-ci, au moyen de laquelle je roulais tout doucement. Les vivres et toutes choses sont si excessivement chères. Il suit de tout cela que j’ai un extrême besoin d’argent. […]  Sans cela je meurs de faim, je vous le dit sincèrement. »

Ce manque d’argent s’accompagne assez logiquement d’une certaine pinaillerie. En octobre 1727, il fait pour son frère un résumé de ce qu’il a dépensé pour lui depuis son départ de Paris. Il y inclut 21 sous qui manquaient d’un sac de 100 livres en petite monnaie, et qu’il a dû compléter en son nom. Dans le même courrier, il fait remarquer à son frère qu’il a reçu 2 longueurs de lin de moins que les autres dans la distribution des revenus par le tuteur de sa mère. Une partie des loyers sont payés en nature, et ces 2 longueurs de lin ne valent au final que 5 livres.

De tous ses traits de caractère, la misanthropie est sans doute ce dont sa famille a le plus à se plaindre au sujet de Monsieur de Morinville. Pourtant, après sa mort, ils découvrent que ce petit défaut en cachait un beaucoup plus gros.

Monsieur de Morinville, avare maladif?

Jacques Alain, sieur de Morinville, meurt le 12 février 1728, à Paris, dans la « dépendance de la maison où est pour enseigne la ville de Rome » dit l’Hôtel de Rome, rue de La Licorne, paroisse Magdeleine, quartier Notre-Dame. Le lendemain, il est inhumé dans l’église paroissiale de la Madeleine de la Cité, dont l’arrière donne sur la rue de la Licorne.

Cette video est issue d’un article du journal du CNRS, présentant le travail de la musicologue Mylène Pardoen qui a reconstitué l’ambiance sonore du quartier du Grand Châtelet à Paris, au XVIIIe siècle. Ce quartier se trouvait à deux pas de chez Monsieur de Morinville.

Entre le 6 mars et le 7 avril, se déroule l’inventaire de ses biens en présence d’un de ses neveux, représentant son frère, et de deux procureurs représentants les autres héritiers. Ses affaires sont présentées par Eloy Trémery ou Tremeric, homme d’affaire, secrétaire ou valet du défunt.

Monsieur de Morinville occupe une chambre et un cabinet qu’il loue comme chambre garnie, et où il décède. Comme la chambre est garnie, les meubles ne lui appartiennent pas et seul leur contenu est inventorié.

A première vue, Monsieur de Morinville vit chichement. L’essentiel de ses affaires tient dans une seule armoire : 3 douzaines de serviettes, 5 nappes, 3 douzaines de mouchoirs, 2 paires de draps. On y trouve aussi 12 assiettes et 3 plats en étain. Les habits de Jacques Alain sont peu nombreux. Il possède certes 3 douzaines de chemises, et assez de toile pour en faire 3 autres douzaines, ainsi que 2 douzaines de coiffes de nuit. Malgré toutes ces chemises, il n’a que 3 cravates de mousselines, et seulement 2 habits complets : un vert avec une culotte noire, et un habit assorti couleur olive. Un vieux manteau écarlate et 2 paires de bas de laine, 2 paires de souliers, un vieux chapeau et une vieille perruque, complètent les vêtements du défunt.

Portrait d'un homme du 18è siècle, avec une cravate en mousseline. Source : proantic.com
Portrait d’un homme du 18è siècle, avec une cravate en mousseline. Source : proantic.com

Ainsi, extérieurement, tout laisse à penser que Monsieur de Morinville est un bourgeois appauvri, vivant chichement dans un petit appartement meublé de l’île de la Cité, à deux pas de son lieux de travail : le Parlement de Paris. Pourtant, dans le cabinet jouxtant la chambre, les représentants des héritiers découvrent un « petit cabinet des deniers » dans lequel est rangé un coffret couvert de cuir à poil roux.

Cabinet du 18è siècle, source proantic.com
Cabinet du 18è siècle, source proantic.com

Le contenu de ce coffret met à bas l’image de pauvre bourgeois de Monsieur de Morinville. Les représentant y découvrent 3 sacs sur un lit de pièces d’or :

  • un sac de 1000 Louis d’or de 24 Livres,
  • un sac de 500 Louis d’or de 24 Livres,
  • 121 Louis d’or de 24 Livres,
  • un sac de 4 906 Sols de 21 Deniers,

La valeur de ce petit trésor se monte à presque 40 000 Livres.

Louis d'or aux quatre L, 1694.
Louis d’or aux quatre L, 1694.

Tout cet or n’était pas initialement caché chez Jacques Alain. Il provient en fait de plusieurs découvertes dues à Eloy Tremeric, le secrétaire de Monsieur de Morinville. L’une de ces trouvailles est racontée dans une lettre conservée par Monsieur des Fossés et datée du 13 mars 1728.

«Nouvelle découverte, mon cher seigneur, l’incomparable Tremeric déterra avant hier un nouveau trésor appartenant à Monsieur de Morinville chez les frères cordonniers, près la halle rue de la Truanderie. Il les hantait beaucoup et avait une extrême confiance en eux, ce qui a fait soupçonner à Tremery qu’ils pourraient être dépositaires de quelques effets du défunt. En effet, au fond d’une malle remplie de foin se sont trouvés quatre sacs d’or pesant 47 marcs 3 onces, qui portés à la monnaie ont produit à raison de 678 Livres 14 Sous le marc, 38 943 Livres. Dans une autre malle on a trouvé pour environ  3 000 Livres de vaisselle d’argent non plate, et de très belle vaisselle d’étain plate dont on ne m’a pas dit la valeur mais c’est là un petit objet. […] Je ne suis plus surpris que Morinville ne voulut plus entendre parler de la Bretagne, ni y mettre les pieds, pour la succession de sa mère. Il ne voulait pas quitter son magot.»

La communauté des frères cordonniers est une de ces communautés d’artisans qui vivent de manière quasi monastique. Selon l’ouvrage Abbayes, monastères et couvents de Paris par Paul et Marie Louise Biver : « Ils ne prononcent pas de voeux mais des promesses de chasteté, de vie commune, et d’obéissance. Ils s’engagent à gagner leur vie de leurs mains et à poursuivre un but de perfection chrétienne. » Une de leur maisons de Paris est installée dans le quartier des halles, en vérité assez loin des 3 domiciles parisiens successifs de Jacques Alain. C’est peut-être la raison du choix de l’endroit pour cacher son magot. Il est probable que le bonhomme n’ait pas mis tous ses oeufs dans le même panier. Ce qui me fait penser à plusieurs découvertes, en plus du terme « nouvelle découverte » c’est qu’en plus de l’or dans le petit coffre, qui pourrait correspondre à ce qui est trouvé chez les Cordonniers, l’inventaire comporte une valise contenant de nombreux autre sacs de pièces, pour un total de presque 115 000 Livres :

  • un sac de 1 000 Louis d’or à 24 Livres,
  • un sac de 588 Louis d’or de 24 Livres,
  • 31 sacs de 1 200 Livres chacun d’écus valant 6 Livres pièces,
  • un sac de 26 501 Sols de 2 Sous 6 Deniers,
  • un sac de 142 Sols de 12 Deniers et 38 pièces de 6 Deniers et 575 pièces de 3 Deniers.
Lot constitué de 2 quarts d'écu aux 8 L, d'un quart d'écu aux insignes, d'un quart aux palmes et d'une 20 sols aux insignes.
Lot constitué de 2 quarts d’écu aux 8 « L », d’un quart d’écu aux insignes, d’un quart aux palmes et d’une 20 sols aux insignes.

Tout cet or attire la convoitise d’un des neveux présent à Paris, l’abbé de Campagnole. Dans un mémoire de 4 pages adressé aux héritiers de Monsieur de Morinville, il les supplie de lui prêter 4 000 Livres sur les 76 000 Livres en espèces, placés sous scellés, après la conversion discrète des vieilles monnaies. L’abbé, clame sa pauvreté, et explique, à la limite du chantage, qu’il a sauvé ces vieilles pièces, dont la possession était officiellement interdite, d’une dénonciation anonyme : « il eut été facile de se procurer un avantage considérable par une dénonciation, et toute odieuse que soit une telle démarche, est-il rien de plus aisé dans Paris que de garder les dehors, d’agir sous des noms empruntés, ou d’aposter des âmes viles et mercenaires à qui l’intérêt fait tout faire? » 

Je n’ai pas trouvé de trace de ce prêt dans les papiers conservés aux archives. Il est probable que les héritiers ne se soient pas laissés attendrir par un autre parent « réduit à un triste état », alors qu’ils venaient de découvrir que le précédent pleureur dormait sur un tas d’or.

L’argenterie retrouvée chez les Frères Cordonniers se compose ainsi : 1 bassin, 2 jattes, 12 cuillères, 12 fourchettes, 12 manches de couteaux, 2 eguières, 6 flambeaux, 1 sucrier, 2 salières, 1 écuelle couverte, 1 mouchette et 1 porte mouchette.

Les papiers du défunt sont répertoriés et envoyés à Morlaix, pour être intégré à sa succession, dont le partage n’a pas encore eu lieu. Les habits et le linge sont offerts à Tremeric, avec 3 000 Livres pour ses bons et loyaux services au défunt, et à ses héritiers. Le valet réclamait aussi une partie de l’argenterie, mais celle-ci est répartie dans les parts de Messieurs de Montafilant et des Fossés.

J’ignore ce qui a poussé Jacques Alain à cacher ainsi son or et ses biens de valeurs loin de chez lui. Craignait-il une saisie ? Pensait-il souffrir des conséquences de la faillite du système de Law, qu’il nomme « le cruel système », et qui avait ruiné bien des rentiers ? Ou bien espérait-il profiter de la forte fluctuation du court des espèces en 1725-1726 ? Je crois pour ma part qu’il avait développé une sorte d’avarice maladive, conservant pièce par pièce toutes celles qu’il pouvait recevoir de Morlaix ou de ses rentes. Il les conservait en nombre ronds dans des sacs de toiles, exactement comme son père banquier au siècle précédent.

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6 réflexions au sujet de « Monsieur de Morinville, le misanthrope »

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