Testament de Jacques Alain, sieur de La Marre, 24 août-4 septembre 1687

Pendant mes recherches sur la vie de Monsieur et Madame de La Marre, la découverte de ce testament fut une vraie surprise. Connaissant l’existence d’une rente payée à l’hôpital de Morlaix sur une de leur maisons, je m’étais dit qu’une petite plongée dans les archives de cette institution pourrait être intéressante. Je m’attendais à trouver au mieux quelques détails sur les occupants et l’histoire de cette maison. Comme je m’y attendais, les rentiers de l’hôpital ont gardé la mention du paiement annuel de la rente depuis sa création jusqu’à la Révolution.

Heureusement pour moi, les administrateurs ont pris soin également de conserver la preuve de cette création. Et donc, aux archives départementales du Finistère, dans une des liasses de la série 5H, j’ai retrouvé, avec une vraie émotion, une copie du testament de Jacques Alain, sieur de La Marre. Cette version ci n’est signée que de Guillaume Allain, notaire royal à Morlaix.

Transcription et modernisation de l’orthographe et de la ponctuation par l’auteur. J’ai exploité et commenté ce document dans un article consacré à la mort de Jacques Alain. Les notes à la fin du document visent uniquement à en améliorer la compréhension.

Testament de Jacques Alain, 1ère page. AD29. 5H47
Testament de Jacques Alain, 1ère page. AD29. 5H47

24 août 1687

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Jesus Maria

Ce jour vingt quatrième du mois d’août mille six cents quatre vingt sept, nous, notaires du Roi à Morlaix certifions qu’ayant été mandés de nous transporter dans la demeure de Jacques Alain, écuyer (1), sieur de La Mare, qu’il fait dans son manoir de Troheou en cette ville, paroisse de Saint-Melaine, aux environs de cinq heures du matin, nous sommes entrés dans la chambre où est alité le dit sieur de La Mare, lequel sein d’esprit et d’entendement nous ayant dit savoir la mort certaine, et l’heure de celle-ci incertaine et ne voulant mourir sans avoir mis de l’ordre dans ses affaires temporelles après l’avoir fait au spirituel, a imploré l’assistance de Notre Seigneur et Sauveur Jesus Christ, ou de la très sacrée Vierge sa mère, et refuge des pêcheurs, et de tous les saints et saintes du paradis, souhaite et veut que ses dernières volontés ci après déclarées soient exécutés entièrement comme son testament irrévocable.

Savoir (2)

Après la séparation de son âme de son corps, son dit cadavre être inhumé dans la paroisse de Saint-Melaine, et que tout le clergé y assiste.

Que pendant un an entier à commencer du jour de son décès il soit dit un service à chant (3) tous les jours en la dite paroisse de Saint-Melaine en payant la dite année annuel.

Que dans les deux autres paroisses et au Mur il soit fait des octaves (4).

Comme il peut avoir pendant son négoce (5) fait quelques torts, et qui se pourront remarquer par ses livres, et papiers, il destine veut et entend que la somme de douze milles livres soit employée pour réparer les dits torts, sans que l’on en puisse servir d’aucune prescriptions ni exceptions aucunes pour réparer ce qui pourra être justifié.

Déclare faire par le présent une fondation dans la dite paroisse de Saint-Melaine, de l’exposition du très saint sacrement (6) de l’autel tous les jeudis à dix heures avec une grande messe à vêpres (7) le même jour et la bénédiction ensuite, ou une recommandation de son âme aux cinq plaies de Jesus (8), et ce à perpétuité à commencer le jeudi après son décès, pour laquelle fondation donne la somme de deux cents livres de rente annuelle et perpétuelle dont sera fait bonne désignation sans déchet ni diminution de la dite somme de deux cents livres de rente le tout sous le bon plaisir du seigneur Evêque de Tréguier.

Donne pareillement à l’hôpital général de cette ville la somme de trois cents livres de pareille rente annuelle perpétuelle et sans déchet à la charge de faire dire et célébrer tous les vendredis une messe à basse voix, et que tous les jours les pauvres du dit hôpital général après leur dîner viendront dans l’église au pied du crucifix pour chanter les litanies de la très sacrée Vierge à commencer le même jour de son décès.

Aux deux couvents des pères Capucins (9) et Récollets (10) de cette ville de Morlaix à chacun des deux couvents deux cents livres une fois payée à la charge de dire aussi, et de faire célébrer chacun trente messes pour le repos de son âme.

Aux trois paroisses de cette ville à chacune cent livres une fois payé, pour la fabrique (11).

La somme de soixante livres de rente annuelle et perpétuelle pour aider à faire bâtir le couvent des dames hospitalières de cette ville.

La somme de trente livres de rente aussi annuelle et perpétuelle à la maison de la providence à Saint-Mathieu pour aider à la subsistance des filles renfermées, laquelle rente les enfants du dit testateur pourront affranchir au denier vingt (12) quand bon leur semblera.

A la chapelle de Saint-Jacques de cette ville la somme de trente livres une fois payé.

La somme de quinze livres une fois payé pour les pauvres honteux de Saint-Melaine pareille somme aux pauvres honteux de Saint-Mathieu et autant à ceux de Saint-Martin.

Encore une somme de quinze livres aussi une fois payé, à chacun des trois paroisses pour être distribué aux pauvres malades par Mr le Vicaire de Saint-Mathieu.

Quand au regard de la dite somme de douze milles livres ci-devant exprimé le dit sieur de La Marre entend et veut qu’après que l’on aura sur celle-ci fait raison et réparé les torts qu’il a pu faire le surplus restant de la dite somme sera employé en des oeuvres pieuses par la demoiselle sa compagne et de mon dit sieur le Vicaire de Saint-Mathieu.

Et pour l’exécution de tout ce que devant sans aucune restriction le dit sieur de la marre s’oblige et affecte tous ses biens meubles et immeubles, et pour cet effet nomme pour son exécuteur testamentaire la dite demoiselle sa compagne (13) et mon dit sieur le Vicaire de Saint-Mathieu présent et acceptant sous le signe du dit sieur de la mare, du dit sieur Vicaire et les nôtres notaires, les dits jour et an ainsi signé Jacques Alain, F. Jagu Vicaire perpétuel de Saint-Mathieu, Tirefort notaire royal et G. Allain notaire royal régistrateur (14).

Signature de G. Allain, notaire royal.


Ce jour quatrième du mois de septembre mille six cents quatre vingt sept du matin nous dit notaires royaux à Morlaix certifions et après nous être rendus chez le dit sieur de La Marre Alain dans son Manoir de Troheou lequel toujours saint d’esprit et d’entendement ajoutant à son testament et dernière volonté par nous ci-devant rapporté veut et entend que ce qui suit soit aussi exécuté.

Et premier

A dit avoir une obligation d’une somme de quatre mille livres sur le sieur Chevalier (15) et femme par une part, et un billet de trois cents livres, et avoir reçu d’eux jusqu’à ce jour compris toutes les visites et les traitements du dit Chevalier fait jusques à ce dit jour pour le dit sieur de La Marre et sa famille la somme de mille trois cents livres tournois et partant, ne lui est dû que la somme de trois mille livres pour le payement de laquelle somme il consent terme au dit sieur Chevalier jusqu’en avril prochain venant, passé duquel payement le dit acte et billet seront rendus comme quittes.

Et clarifiant l’article de son dit testament pour les torts qu’il a pu faire, c’est qu’il entend que tous les intérêts par lui reçu au dessus du denier six (16) par leur soins rendus et qu’il en soit fait raison du surplus à tous les débiteurs depuis les obligations.

Pour les actes qu’il a sur défunt Guillaume Le Pivolot et autres obligations (17) qu’il soient rendus à ses enfants comme acquittés et payés.

Le tout fait en présence de Mr le Vicaire de Saint-Mathieu, sous le signe du dit sieur de La Marre, du dit sieur Vicaire, du dit Chevalier, et les nôtres. Ainsi signé Jacques Alain, F. Jagu Vicaire de Saint-Mathieu, J. Chevalier, Tirefort notaire royal et G. Allain notaire royal régistrateur.

Signature de G. Allain, notaire royal.


Du depuis et le même jour du matin, le dit sieur de La Marre veut que la demoiselle de la Marre sa compagne demeure et soit instituée tutrice et curatrice (18) de leurs enfants mineurs pour éviter aux grands frais qui se pourraient faire s’il y avait d’autre curateur institué.

Fait comme devant. Signé Jacques Alain, Marie Coroller, Tirefort notaire royal et G. Allain aussi notaire royal régistrateur.

Signature de G. Allain, notaire royal.


Notes :

(1) Ecuyer : Titre de noblesse de base, utilisé ici abusivement par les notaires de Jacques Alain, qui a été débouté de sa noblesse par le Parlement de Bretagne en 1671.

(2) Savoir : Formule juridique, annonçant une énumération ; on peut trouver aussi la formule « et premier ».

(3) Service à chant : Messe chantée.

(4) Octaves : Messes quotidiennes célébrées pendant 8 jours, en général après une fête liturgique majeure (Pâques, Noël).

(5) Négoce : Au moment de sa mort, Jacques Alain était principalement banquier ; l’objet de son négoce était l’argent.

(6) Saint Sacrement : Appellation ancienne de l’Eucharistie. L’exposition du Saint Sacrement est aussi appelée Salut.

(7) Vêpres : dans ce contexte, la fin de l’après-midi ou le début de la soirée ; par extension, désigne aussi l’office religieux célébré à ce moment de la journée.

(8) Cinq plaies de Jesus : marques de la Passion du Christ (mains, pieds et flanc). La dévotion à la Passion connaît un renouveau au XVIIème siècle.

Ange aux 5 plaies, église de Logonna Daoulas.
Ange aux 5 plaies, église de Logonna Daoulas.

(9) Capucins : une des branches masculines de l’ordre franciscain. La première pierre du couvent des Capucins à Morlaix a été posée en 1611 par le duc de Retz au lieu appelé le Bois du Styvel, au-dessus du port de plaisance actuel. Le 2 août 1618, Pierre Cornulier évêque de Tréguier, fit la dédicace de ce couvent, transformé en caserne à la Révolution. La sous-préfecture de Morlaix occupe aujourd’hui cette parcelle.

(10) Récollets : autre branche masculine de l’ordre franciscain. En 1622, l’ordre des Récollets remplace les Cordeliers dans le monastère Saint-François de Cuburien.

Maîtresse-vitre de l'église St-François de Cuburien.
Maîtresse-vitre de l’église St-François de Cuburien.

(11) Fabrique : au sein d’une communauté paroissiale, désigne un ensemble de « décideurs » (clercs et laïcs) nommés pour assurer la responsabilité de la collecte et l’administration des fonds et revenus nécessaires à la construction puis l’entretien des édifices religieux et du mobilier de la paroisse.

(12) Denier vingt : Ancienne expression du taux d’intérêt, correspond dans ce cas à 1 denier par an pour 20 deniers empruntés, c’est-à-dire 5% par an. Taux d’intérêt légal pour les rentes entre 1665 et 1679, réduit au denier 18 entre 1679 et 1720.

(13) La dite demoiselle sa compagne : la compagne de Jacques Alain, c’est-à-dire Marie Coroller (1634-1727).

(14) Régistrateur : le notaire qui tient la plume et garde une copie de l’acte dans ses archives.

(15) Le sieur Chevalier : médecin de la famille Alain de La Marre.

(16) Denier six : Taux d’intérêt de 1 denier par an pour 6 deniers empruntés, c’est à dire 16,7 %. Largement au-dessus du taux légal, assez pour franchir la fine ligne entre les prêts autorisés et l’usure condamnée par l’Eglise.

(17) Actes et obligations : documents contractuels organisant un prêt. Jacques Alain avait donc prêté de l’argent à Guillaume Le Pivolot.

(18) Curatrice : représentante légale de mineurs, en charge de la gestion de leur biens jusqu’à leur majorité.

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