Mourir à Morlaix en 1687. La mort de Jacques Alain, sieur de La Marre

Le 4 septembre 1687, Jacques Alain, sieur de La Marre, meurt dans son manoir de Troheou, au-dessus du port de Morlaix. J’ai retrouvé plusieurs documents, dont son testament, qui me permettent d’avoir une idée assez précise des derniers jours de ce riche banquier morlaisien.

Dans les années 1970, un grand nombre d’historiens s’est penché sur les testaments de l’Ancien Régime, dépouillant des dizaines de milliers de ces documents. Michel Vovelle s’est attaqué a ceux de Provence (Mourir autrefois, Paris, Gallimard / Julliard, 1974 ; rééd. coll. Folio, 1990), tandis que Pierre Chaunu s’appuyait sur ceux de Paris (La Mort à Paris (XVIe et XVIIe siècles), Paris, Fayard, 1978). Le second est le fondateur de l’histoire quantitative, qui utilise les statistiques pour dépouiller les grandes séries documentaires. Depuis ces précurseurs, nous disposons de nombreuses études locales exploitant les testaments. Ainsi, Manon Schmitt a travaillé sur les testaments de Chatellerault au XVIIe siècle (Mourir au XVIIème siècle : attitudes des habitants du Châtelleraudais). Je n’ai pas trouvé de tels travaux sur Morlaix ou sa région, mais les clés de compréhension fournies pour les autres régions sont utilisables pour le testament de Jacques Alain, dont le texte complet, modernisé et annoté par mes soins, est disponible dans un article à part entière.

Testament de Jacques Alain, 1ère page. AD29. 5H47
Testament de Jacques Alain, 1ère page. AD29. 5H47

Afin de mieux comprendre les conséquences immédiates de la mort de Monsieur de La Marre, je dispose également de deux précieux documents laissés par sa veuve, Marie Coroller. En 1703, elle dresse une comptabilité détaillée de la tutelle de ses enfants, incluant les frais funéraires et testamentaires de leur père. L’année suivante, son avocat dresse une longue réplique aux critiques formulées au sujet de cette comptabilité, expliquant les choix de Madame de La Marre. A ces documents, j’ai ajouté l’inventaire après-décès des biens de Jacques Alain, qui donne à voir quelques détails de son intérieur au moment de sa mort.

Cet article n’est donc pas une simple analyse syntaxique du testament d’un riche banquier mort au temps de Louis XIV. Croisé avec les autres sources disponibles, son testament me permet en fait d’esquisser un portrait psychologique, social et spirituel de Jacques Alain, sieur de La Marre.

Sachant la mort certaine

Le 24 août 1687, au petit matin, maîtres Tirefort et Allain, notaires royaux, se rendent au manoir de Troheou, au-dessus du port de Morlaix, demeure de Jacques Alain, sieur de La Marre, 60 ans. Ils le trouvent alité dans sa chambre, avec son confesseur, François Jagu, vicaire de la paroisse Saint-Mathieu.

Eglise Saint-Mathieu de Morlaix
Eglise Saint-Mathieu de Morlaix

Je reviendrais plus loin sur le vicaire, mais je dois ajouter ici quelques mots sur Allain, le notaire qui tient la plume. Guillaume Allain, sieur de La Brosse, notaire royal à Morlaix, n’est pas un parent de Jacques Alain. Néanmoins, ils travaillent ensemble depuis longtemps. En 1671, alors que Monsieur de La Marre est maire de Morlaix, il tente d’imposer Guillaume Allain, alors son secrétaire, au poste de greffier de la ville. Le greffier en titre ne donnait pas satisfaction, mais est parvenu malgré tout à garder son poste.

Aux notaires, Monsieur de La Marre se déclare mourant mais « sain d’esprit et d’entendement ». Il est donc apte à faire un testament. Il ne veut pas mourir sans mettre de l’ordre dans ses affaires temporelles, après l’avoir fait dans le domaine spirituel.

Comme de coutume à l’époque, plusieurs formules types sont utilisées par les notaires pour invoquer les grandes figures religieuses dans ce moment difficile. Jacques Alain « implore l’assistance de Notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, ou de la très sacrée Vierge sa mère, et refuge des pêcheurs, et de tous les saints et saintes du paradis. » La tournure de cette phrase reflète autant la spiritualité du mourant, que la mode de l’époque. Comme le dit P. Rouillard (Histoire des liturgies chrétiennes de la mort et des funérailles, Paris, Cerf, 1999, p 50) : « en face de la mort, en face de sa mort, le croyant exprime ce que peut-être il n’a jamais exprimé au cours de sa vie ».

Ainsi, le testament de Jacques Alain omet étonnement le nom de Dieu, se contentant du Christ et de la Vierge, assistés des Saints. C’est une influence claire de la Réforme Catholique, et de sa déclinaison française : l’école française de spiritualité, portée au début du XVIIème siècle par le cardinal de Berulle, saint Jean Eudes et saint Vincent de Paul. Le même christocentrisme est majoritaire dans les testaments de Paris entre 1630 et 1670. Par ailleurs, saint Jean Eudes est très actif à Caen pendant la jeunesse de Jacques Alain dans cette ville qui l’a vu naître en 1627.

Portrait de saint Jean Eudes par Leblond (1673)
Portrait de saint Jean Eudes par Leblond (1673)

Le texte du 24 août tient sur quelques pages, et contient l’essentiel de ce qu’on peut trouver dans les testaments de l’époque : organisation des obsèques, messes et dons pieux. Néanmoins, les deux notaires sont rappelés deux fois au manoir de Troheou, le matin du 4 septembre, pour apporter des précisions au texte initial dressé le 10 jours plus tôt. Jacques Alain ne pourra les rappeler une 3ème fois. Il meurt dans la soirée.

Après la séparation de son âme et de son corps

Au XVIIème siècle, la première préoccupation d’un mourant est l’organisation de ses obsèques. Jacques Alain ne déroge pas à la tradition et demande en premier que : « après la séparation de son âme de son corps, son dit cadavre être inhumé dans la paroisse de Saint-Melaine, et que tout le clergé y assiste.« 

Certains testaments peuvent être beaucoup plus précis et directifs au sujet des obsèques. Honnêtement, j’aurais préféré qu’il en soit ainsi dans ce cas. Jacques Alain laisse a priori toute liberté à sa femme, à moins qu’il lui semble inutile d’être plus précis dans son testament, sachant ses volontés parfaitement connues d’elle.

Dans la paroisse de Saint-Melaine, il existe alors plusieurs lieux de sépultures possibles : le cimetière, gratuit et accessible à tous, l’église paroissiale, déjà presque saturée, et plusieurs églises conventuelles, dont celle des Jacobins dans laquelle l’élite possède de nombreuses tombes. Jacques Alain, non-morlaisien de naissance, ne dispose pas d’un enfeu familial dans l’église Saint-Melaine, mais un des oncles de sa femme y possède une tombe d’après un inventaire de 1679.

Acte de sépulture de Jacques Alain, le 5 septembre 1687.
Acte de sépulture de Jacques Alain, le 5 septembre 1687. AD29.

L’acte de sépulture de Monsieur de La Marre nous apprend seulement qu’il est inhumé le 5 septembre 1687 dans l’église paroissiale, et que « plusieurs personnes de marque et de considération » ont assisté au convoi funéraire. La liturgie de l’époque prescrit que l’enterrement soit réalisé en soirée et décrit les différentes parties de la cérémonie religieuse, depuis la prise en charge du corps à la porte de sa maison, jusqu’à la mise dans la tombe. Le « Rituel des funérailles », promulgué par le pape Paul V en 1614, est resté en usage jusqu’en 1969. Le service rituel se compose d’une longue prière de trois « nocturnes » qui comportent chacun trois psaumes et trois lectures. S’ajoutent également trois grandes messes chantées « l’une du Saint- Esprit, une autre de la Vierge, et la dernière de requiem ». La messe de requiem, avec sa mélodie apaisante, est la messe des morts : « Requiem aeternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis » (« Donne-leur, Seigneur, le repos éternel et que la lumière éternelle brille pour eux »). Après l’office et les messes, a lieu « la cérémonie d’absoute » ou absolution. Un étonnant petit livre intitulé « Rituel romain du pape Paul V. … à l’usage du diocèse d’Alet« , décrit très précisément le déroulement de tout ce rituel, et mérite une petite lecture (en musique si vous voulez).

Le compte dressé par Marie Coroller nous dévoile les différentes dépenses réalisées pour ces obsèques : 30 Livres pour le transport du corps le soir de l’enterrement (du manoir à l’église), 30 autres Livres pour l’assistance des chanoines de la collégiale (Jacques a souhaité la participation de tout le clergé, il voulait sans doute dire « de la ville »), 34 Livres pour l’assistance du clergé de Saint-Martin, et 33 Livres pour le clergé de Saint-Mathieu, 21 Livres pour les sonneries des cloches de la collégiale, 33 Livres pour les sonneries des cloches et l’allumage des cierges de Saint-Melaine, 61 Livres pour les « tentes du deuil » fournies par la fabrique de Saint-Mathieu (ces tentures noires recouvraient les décorations à l’intérieur et parfois à l’extérieur de l’église). En tout, les obsèques de Jacques Alain ont donc coûté 242 Livres à ses héritiers.

Au XVIIème siècle, le rituel des obsèques ne s’arrête pas au jour de l’enterrement. Le salut de l’âme du défunt nécessite un effort qui se poursuit au-delà de la mise en terre.

Assurer le salut de son âme

Dans l’esprit du temps, le chrétien seul ne peut assurer le salut de son âme, il compte pour cela sur les prières des vivants, en particulier des religieux.

Pour être certain que son salut ne soit pas oublié, Jacques Alain paye tout d’abord des messes quotidiennes pendant les huit jours qui suivent son décès. Ces « octaves » sont réalisées dans la collégiale Notre-Dame du Mur, et dans les églises paroissiales de Saint-Mathieu et de Saint-Martin. Dans l’église de sa paroisse, Monsieur de la Marre demande « service à chant tous les jours » pendant une année entière. Cette messe chantée quotidienne coûte 300 Livres, et presque 36 Livres pour les cierges. Marie Coroller paye cette somme par trimestre.

Bannière du Jubilée de ND du Mur (1895), conservée dans l'église St-Matthieu de Morlaix.
Bannière du Jubilée de ND du Mur (1895), conservée dans l’église St-Matthieu de Morlaix.

Les couvents Franciscains des Capucins et des Récollets doivent recevoir chacun 200 Livres en échange de 30 messes « pour le repos de son âme ». Sur ce point, Madame de La Marre outrepasse les volontés de son mari, car elle paye aussi 30 messes chez les Minimes et les Jacobins, les 2 autres couvents d’hommes de Morlaix, qui ne reçoivent eux que 15 Livres chacun. Cette somme peut paraître faible, mais pas tant que cela si l’on considère qu’il s’agît d’une initiative personnelle de Marie Coroller. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer son geste. Soit elle en a reçu l’instruction oralement par son mari après la dernière visite des notaires, soit elle a décidé de ménager les ordres masculins « oubliés » dans le testament, soit elle a considéré que ces prières supplémentaires ne seraient pas de trop. Je penche pour ma part pour un choix personnel de la veuve, dont les préférences religieuses ne sont peut-être pas aussi exclusives que celles de son mari. Comme je n’ai pas retrouvé les testaments de Marie Coroller, il m’est difficile de me prononcer sur cette question.

Au-delà de cette première année de prières pour le repos de son âme, Jacques Alain souhaite s’assurer un salut éternel. Pour ce faire, il institue quatre rentes annuelles et perpétuelles, à la charge de sa veuve et de ses héritiers. Traditionnellement, ces rentes sont rattachées à des biens immobiliers issus de la succession.

La première rente, d’un montant de 200 Livres, finance une fondation religieuse dans l’église Saint-Melanie. L’objet de cette fondation est l’exposition du saint Sacrement (l’hostie consacrée) tous les jeudis à 10 heures avec une grande messe à vêpres (le soir) suivie d’une recommandation de son âme « aux cinq plaies de Jésus ». Cette dernière précision, autant que l’objet de la fondation, est un marquant de l’école française de spiritualité qui préconise l’adoration devant le saint Sacrement.

Ange aux 5 plaies, église de Logonna Daoulas.
Ange aux 5 plaies, église de Logonna Daoulas.

La seconde rente instituée par le testament de Jacques Alain est de 300 Livres. Elle est attribuée à l’hôpital général de Morlaix qui doit faire célébrer une messe basse tous les vendredis, et faire rassembler quotidiennement dans l’église tous les pauvres de l’hôpital après leur dîner afin qu’ils chantent les litanies de la Vierge au pied du crucifix. Jacques Alain, plusieurs fois procureur et trésorier de cet hôpital, souhaite peut-être corriger une trop faible pratique religieuse des pauvres. En tout cas, cette rente m’est précieuse dans la mesure où elle a incité l’hôpital à conserver une copie de ce testament dans ses archives.

La troisième rente touche aussi les pauvres. Il s’agit de 60 Livres « pour aider à faire bâtir le couvent des dames hospitalières ». A Morlaix, l’hôpital général construit sur l’actuelle place de Viarmes ne parvient pas à éviter le vagabondage des pauvres. En 1686, le conseil d’administration fait appel aux soeurs hospitalières de Saint-Thomas de Villeneuve qui envoient deux religieuses à Morlaix. Des lettres patentes de Louis XIV, datées du 7 Octobre 1686, ordonnèrent de renfermer les mendiants valides, de leur apprendre leur religion et des métiers qui leur permettraient de gagner honnêtement leur vie. En 1687, le maire Jean Oriot (cousin germain de Marie Coroller) propose aux soeurs de leur céder son manoir du Portzmeur, situé au haut de la colline de Saint-Martin, mais son éloignement de la ville et surtout la raideur de la côté font échouer le projet. Les soeurs s’installent finalement dans plusieurs maisons autour de l’ancien hôpital. Un aumônier est nommé en 1688 et le nombre des religieuses est progressivement augmenté. Même si aucun couvent n’est construit, les 60 Livres annuelles de Monsieur de La Marre ont du être d’une grande aide dans l’installation des soeurs hospitalières. Elles sont d’ailleurs restées à l’hôpital de Morlaix jusqu’aux années 1970.

Enfin, Jacques Alain donne 30 Livres par an à la « maison de la Providence« , créée à Saint-Mathieu par son confesseur, François Jagu, « pour aider à la subsistance des filles renfermées« . Je dois ici vous parler un peu plus du père Jagu, connu aussi en breton comme « Ar Vikel Sant« , le saint Vicaire. Le bienheureux François Jagu est né en 1625, il est donc de deux ans seulement l’aîné de Monsieur de La Marre. Il est vicaire de la paroisse Saint-Mathieu de Morlaix de 1658 à sa mort en juillet 1707. C’est avec le père Maunoir, célèbre prédicateur breton, que François Jagu aurait fondé une maison de retraite derrière l’église pour les femmes désireuses de quitter la prostitution. Monsieur de La Marre a peut-être financé la fondation de cette maison. Peut-être se souvenait-il de l’institution caennaise pour les « filles repenties », Notre-Dame du Refuge, créée en 1641 par saint Jean Eudes, avec l’aide des membres de la compagnie du Saint-Sacrement.

Une esquisse de Jean-Jacques Olier, Adorons le très saint sacrement de l'autel (Image de la Confrérie du Saint-Sacrement), 1643
Une esquisse de Jean-Jacques Olier, Adorons le très saint sacrement de l’autel, 1643

Fondée en 1630, cette société secrète est composée de notables, membres du clergé ou dévots laïcs, aussi est-elle appelée « parti des dévots ». Son but officiel était de « s’appliquer pour le besoin du prochain dans toute l’étendue de la charité ». Ainsi, en 1656, c’est sous la pression de la Compagnie que Mazarin crée l’hôpital général de Paris. Essentiellement parisienne, la société inspire la création de nombreuses filiales en province. Parmi ses membres on trouve des figures comme FénelonBossuet et Saint Vincent de Paul. La compagnie est officiellement dissoute par Louis XIV en 1666, car jugée trop puissante.

Il n’est pas impossible que Jacques Alain est pu être membre ou du moins se sentir proche des objectifs de la Compagnie du Saint-Sacrement. Je n’ai pas de preuves de l’existence d’une filiale morlaisienne, mais la fondation du Saint-Sacrement à Saint-Melaine, sa générosité envers les pauvres et cette dernière rente pour la maison de la Providence sont des éléments allant dans ce sens.

Concernant cette rente justement, elle ne fut pas longtemps perpétuelle. A peine plus d’une année après la mort de Jacques Alain, le vicaire offre son rachat, contre la somme de 600 Livres, que Marie Coroller verse pour satisfaire les besoins pressant de la maison de la providence. Je ne sais pas si cette institution a survécu longtemps au vicaire saint. Ainsi en 1731, après l’incendie de l’hôpital général, des pauvres rescapés y sont logés, car la maison est inoccupée.

Outre ces quatre rentes, Monsieur de La Marre se montre également généreux envers les fabriques des paroisses de Morlaix (100 Livres chacune). Il donne aussi 30 Livres à la chapelle Saint-Jacques (elle se situait face aux halles, et était déjà en ruine en 1747). Outre le fait d’être dédiée à son saint patron, Jacques Alain peut y être attachée par son utilisation comme salle de réunion par le tribunal de commerce où il a plusieurs fois servi en tant que juge. Enfin, le testament prévoit 90 Livres pour être distribués par François Jagu aux pauvres des trois paroisses de la ville.

Réparer ses torts et payer ses dettes

Si le testament de Jacques Alain s’était arrêté aux donations pieuses détaillées plus haut, il aurait été déjà instructif. Là où ce document devient vraiment très précieux, c’est dans la partie plus personnelle du texte.

Banquier depuis plusieurs décennies, monsieur de La Marre a longtemps frisé la limite entre le négoce de l’argent, indispensable au commerce international, et l’usure, condamnée par l’Eglise. Sa fortune peut être considérée comme le résultat de ses talents commerciaux. Elle s’est probablement bâtie au détriment de ses clients. Au moment de retrouver son créateur, il ressent le besoin de réparer ses torts par une exceptionnelle donation de 12 000 Livres, ainsi exprimée :

« Comme il peut avoir pendant son négoce fait quelques torts, et qui se pourront remarquer par ses livres, et papiers, il destine veut et entend que la somme de douze milles livres soit employée pour réparer les dits torts, sans que l’on en puisse servir d’aucune prescriptions ni exceptions aucunes pour réparer ce qui pourra être justifié.« 

Apparemment, cette somme a semblé excessive à ses exécuteurs testamentaires, et Jacques Alain doit y apporter la précision suivante :

« Quand au regard de la dite somme de douze milles livres ci-devant exprimé le dit sieur de La Marre entend et veut qu’après que l’on aura sur celle-ci fait raison et réparé les torts qu’il a pu faire le surplus restant de la dite somme sera employé en des oeuvres pieuses par la demoiselle sa compagne et de mon dit sieur le vicaire de Saint-Mathieu.« 

Lors de la deuxième visite des notaires, le 4 septembre, le mourant ajoute encore une clause relative à ces 12 000 Livres, certainement afin de faciliter sa mise en oeuvre :

« Et clarifiant l’article de son dit testament pour les torts qu’il a pu faire, c’est qu’il entend que tous les intérêts par lui reçu au dessus du denier six par leurs soins rendus et qu’il en soit fait raison du surplus à tous les débiteurs depuis les obligations.« 

Nul autre aspect du testament ne fait l’objet d’autant de reprise, signe de son caractère exceptionnel. D’ailleurs, Marie Coroller use à plein de toutes ces clarifications. Ainsi, en 1704, elle affirme que personne n’est venu se plaindre et que la totalité de la somme a donc été consacrée à des donations aux pauvres.

Les Mendiants, Sébastien Bourdon. Paris ; musée du Louvre département des Peintures
Les Mendiants, Sébastien Bourdon. Paris ; musée du Louvre département des Peintures

Outre cette très conséquente donation, directement liée à sa profession, Jacques Alain décide d’annuler la dette que Guillaume Le Pivolot avait envers lui, et que ses enfants peinaient peut-être à honorer. Jacques Alain avait été le parrain d’un de ces enfants, et il s’agit probablement pour lui d’une obligation religieuse.

Enfin, il lui reste une toute dernière dette à régler avant sa mort : celle envers le médecin qui le soigne au moment de mourir. Le 4 septembre, Jacques Alain explique avoir une créance de 4300 Livres sur le sieur Chevalier, qui a prodigué jusqu’à présent pour 1300 Livres de soins à lui et sa famille. Le patient, mourant, n’efface pas la dette de son inefficace médecin. En revanche, il lui laisse jusqu’en avril de l’année suivante pour régler les 3000 Livres restantes. On peut noter ici la rigueur du banquier, dont la seule marque de générosité est de renoncer aux intérêts de cette dette envers son médecin.

Les Médecins, de Jean-Baptiste Boudry. Château-Thierry ; musée Jean de La Fontaine
Les Médecins, de Jean-Baptiste Boudry. Château-Thierry ; musée Jean de La Fontaine

Le but d’un testament est d’alléger son âme le plus possible avant sa mort. C’est clairement ce que cherche à obtenir Jacques Alain, et il peut quitter le monde des vivants avec l’esprit en paix.

J’ai failli oublier?

Alors que les notaires viennent de repartir du manoir de Trohéou, le matin du 4 septembre, ils sont rappelés au chevet de Monsieur de La Marre pour un ajout de dernière minute. Cette toute dernière clause ne concerne qu’une seule volonté : il souhaite que la tutelle de ses enfants soit confiée à son épouse. Marque d’amour et de confiance ? Peut-être pas, puisqu’il précise qu’il s’agit en fait « d’éviter aux grands frais qui se pourraient faire s’il y avait d’autre curateur institué.« 

Le 17 septembre 1687, la famille de Marie Coroller se réunit au manoir de Trohéou et lui confie la tutelle de ses enfants mineurs, conformément au testament de monsieur de La Marre. « Pour l’amitié qu’elle leur porte, elle veut bien accepter la dite charge. » Madame de La Marre exerce pleinement cette tutelle jusqu’aux premières années du XVIIIème siècle, mais ça c’est une autre histoire.

Advertisements

Une réflexion au sujet de « Mourir à Morlaix en 1687. La mort de Jacques Alain, sieur de La Marre »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s