Moisson mortelle à Languengar (mis à jour 2)

En 1678, Jacques Alain, le riche banquier de Morlaix, survit à une violente agression du curé de Languengar, près de Lesneven. Il se retrouve même accusé de meurtre, alors qu’il était seulement venu sur place pour une affaire d’appropriation de terre. Un « accident » démontrant qu’investir son argent dans la « pierre » n’était pas une activité sans risque sous Louis XIV.

Petite échappée loin de Morlaix pour cet article autour d’un événement survenu en 1678, dans le pays de Lesneven. Ce pays au coeur du bas-Léon, à 35 km à l’Ouest de Morlaix, et 25 km au Nord-Est de Brest, possède son réseau commercial et sa hiérarchie sociale propre.

A la périphérie de Lesneven, la petite paroisse de Languengar assiste à la déchéance de la dernière famille seigneuriale vivant sur place. Alléché par la vente aux enchères d’une si belle propriété, Jacques Alain s’aventure pour une fois en terre inconnue. Le choc est rude pour le bourgeois morlaisien, dont toute la richesse semble impuissante à mettre aux pas les habitants du pays de Lesneven. L’épisode dont il est question ici est symptomatique de l’extension maximale de l’influence morlaisienne.

Situation de Languengar, au Nord de Lesneven.
Situation de Languengar, au Nord de Lesneven.

La (petite) paroisse de Languengar

Languengar est une ancienne subdivision de la paroisse de Plouider. Le bourg consiste en quelques maisons à toit de paille ou de genêts, le long du chemin entre Lesneven et Plouider.

D’après le chanoine Hervé Calvez (Languengar, notes sur la vie et la mort d’une petite paroisse, Imprimerie Cornouaillaise, 1932) :  « ce fut toujours une petite paroisse. Au XVIIIe siècle, elle est classée dans la sixième et dernière classe des bénéfices ecclésiastiques ayant moins de 300 Livres de revenus. (…) Languengar est coté à 100 Livres. Lesneven était dans la 4è classe des bénéfices ayant de 500 à 800 Livres de revenus. »

En 1774, d’après son curé, Languengar ne compte que 230 habitants. A la Révolution, la commune est fusionnée avec Lesneven, et l’église de Languengar, laissée à l’abandon, est démolie en 1832. Il ne reste aujourd’hui, à la périphérie de Lesneven, qu’une rue portant le nom de cette ancienne paroisse, et une croix rappelant l’existence du cimetière.

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Atlas des croix et calvaires du Finistère (http://croixetcalvaires.dufinistere.org/index.php)

Au XVIIème siècle, la paroisse de Languengar est divisée entre les terres nobles de Lescoët, de Kervasdoué et de Lancelin.

La première seigneurie, autour du petit manoir de Lescoët, au Sud-Est du bourg devient, en 1595, le coeur des terres d’une branche cadette de la famille Barbier (celle du château de Kerjean) portant le titre de marquis de Lescoët à partir de 1656. Mais les Barbier de Lescoët ne résident pas dans ce petit manoir de Languengar, préférant leur hôtel particulier de Lesneven.

La seconde seigneurie est Kervasdoué, possédée par la famille de Keranguen. Cette famille de Lesneven concurrence les seigneurs de Lescoët dès les premières années du XVIIème siècle. Ils acquièrent en 1602 la terre de Kervasdoué en Plouider, dont dépend le manoir de Traongurun, au Nord-Ouest du bourg de Languengar.

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Collage d’après 3 P 125/1/3 Section A 1 et 2 de Languengar. Cadastre de 1814

Lancelin, la troisième seigneurie de Languengar, est toute petite. Elle ne compte qu’un manoir, quelques métairies et un moulin, tout au Nord de la paroisse. En 1623, Elle appartient aux sieurs de Kerfily (en Céder), mais les Keranguen parviennent à racheter cette terre au cours du XVIIème siècle.

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Charles Corcuff, 1932.

Les prémices de l’affaire : le greffier malhonnête et le curé chicaneur

En 1672, les terres dépendantes de la succession de Alain de Keranguen (né en 1626) sont mises en vente aux enchères au tribunal de Lesneven par sa veuve, Renée de Penmarch, et son héritier Vincent de Keranguen, probablement pour satisfaire les créanciers de son défunt mari. En plus des terres de Kervasdoué en Plouider, Traongurun et Lancelin en Languengar, la vente concerne quelques fermes réparties dans les paroisses autour de Lesneven.

La vente intéresse plusieurs riches morlaisiens, d’autant que la soeur du défunt est l’épouse d’Yves Le Borgne de Langaran, lui-même allié par ses propres soeurs aux puissantes familles Coroller, Guillousou et Oriot. D’ailleurs l’une des plus hautes enchères est portée à 43 000 Livres par un certain « sieur Oriot« .

Le 17 octobre 1672, Jacques Alain, sieur de La Marre, se rend à Lesneven pour surenchérir. Sa belle-mère est aussi une Le Borgne et il doit se dire que ces terres valent plus que ce que le cousin de sa femme veut bien payer. Il est alors maire de Morlaix et doit être bien renseigné sur la valeur des biens en vente.

Depuis quinze ans, Jacques Alain étend petit à petit son patrimoine foncier autour de Morlaix, mais il n’a jamais encore porté son dévolu sur des seigneuries aussi éloignées, ni aussi chères. Cette prise de risque inédite, alors qu’il est en plein mandat municipal, n’est peut-être pas complètement étrangère aux liens de parenté entre le vendeur et sa belle-famille.

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Patrimoine foncier de Jacques Alain à la fin de 1672 (en jaune les terres dans le Léon, en vert dans le Trégor, en rouge ses résidences).

Malheureusement pour Monsieur de La Marre, cet achat si loin de son « terrain de chasse habituel » le pousse à faire confiance à la mauvaise personne.

En arrivant à la cour royale de Lesneven, il fait la connaissance d’un certain Guillaume Cabon, greffier de la juridiction qui lui propose une association. Si Jacques Alain remporte la vente, il propose de payer le quart du prix et la moitié des frais d’adjudication. En échange, Cabon obtiendrait un quart des terres vendues, selon un partage au cours duquel Jacques Alain pourra choisir sa part en premier.

La proposition semble intéressante pour le Morlaisien. Il éviterait ainsi plusieurs visites sur place, économiserait sur les inévitables frais de vente, et pourrait même ne conserver que les parties les plus rentables de la succession. Le temps de préparer le partage qui doit avoir lieu dans les 15 mois suivant l’achat, Cabon percevrait les loyer des fermes, estimées à 4650 Livres.

Le jour même, Jacques Alain remporte les enchères, pour 55 000 Livres. Je ne serais pas surpris que le greffier ait un peu aidé les choses en faveur de son nouvel associé.

Au début, tout se déroule comme prévu. Guillaume Cabon paye sa part, se charge des frais d’adjudication, et prépare la répartition des terres, tout en percevant les recettes de la Saint-Michel 1673. Comme convenu, le partage a lieu en septembre 1674, mais les bonnes relations entre les deux hommes s’arrêtent là.

Monsieur de La Marre se rend vite compte que la répartition ne s’est pas faite à son avantage : son associé a surévalué certaines terres pas si rentables, choisies par le Morlaisien, et s’est gardé quelques belles rentes pour lui. Quant aux recettes de la première année, elles semblent avoir été largement « mangées » par des frais et réparations divers.

Cabon mettra presque 10 ans à rendre un compte précis, gardant avec lui tous les titres de propriété, et s’avèrera plus habile que Jacques Alain pour tourner les procédures à son avantage. Le banquier morlaisien mourra avant d’avoir pu obtenir gain de cause, et sa veuve ne sera pas plus chanceuse.

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Charles Corcuff, 1932.

C’est dans ce contexte difficile, alors que Jacques Alain ne dispose pas encore de tous les titres de propriétés des Keranguen, que s’ouvre une autre affaire au sujet d’une pièce de terre au bourg de Languengar.

Parmi les dépendances du manoir de Traongurun, se trouve un « petit lieu tenu en ferme par Mathieu Bervas, pour payer par an 18 Livres et 6 poulets, plus un petit parc en dépendant donnant sur le chemin entre Lesneven et Languengar » (d’après le mémoire de Jacques Alain sur l’affaire, voir à la fin de l’article). Cette parcelle mesure un demi journal de terre chaude (environ 1500 mètres carrés) et est louée pour 8 Livres et 6 poulets par an.

A partir de 1676, Yves Jort, curé de Languengar de 1664 à 1684, conteste à Jacques Alain la propriété de cette terre. Même si la paroisse est pauvre, Yves Jort n’est pas à plaindre car il est également chanoine de Lesneven.

Dans l’histoire de sa paroisse, le chanoine Calvez (op. cit), note seulement à son propos qu’il « participa à la grande mission prêchée par le P. Maunoir, du 20 octobre au 20 novembre 1669. Le jour de la communion pour les âmes du purgatoire, on distribua plus de 18 000 hosties, ce qui montre qu’on vint à la mission de tout le Léon.« 

La mission du père Maunoir à Plévin, église de Plévin, Atelier G.Léglise,1926.
La mission du père Maunoir à Plévin, église de Plévin, Atelier G.Léglise,1926.

Voici comment Jacques Alain raconte les agissements du curé : « En mai ou juin de l’année 1676, le recteur de Languengar, Yves Jort, s’avisa de plein vol sans droit d’action de s’emparer du petit parc dépendant du dit convenant, fit ouvrir la terre et l’ensemença de blé noir« . Monsieur de La Marre décide de faire appel aux juges de Lesneven, mais la procédure traine en longueur et le curé cultive encore la parcelle en 1677 et 1678.

Le débat repose en fait sur l’appellation du champ, Liors Languengar ou Ar Meziou pour le Morlaisien, Cornic Kerargazel pour le recteur. Ce lopin n’a pas vraiment d’importance pour Jacques Alain, mais il représente une part majeure de la ferme de Mathieu Bervas, qui ne peut plus en jouir et demande donc une révision de son bail.

Jacques Alain se demande quand même si on ne pourrait pas « qualifier cette action de ‘voie de fait’ au regard du recteur, chicaneur au point d’avoir été chassé d’une paroisse de bas Léon à cause de sa chicane, ne pouvant vivre sans cela. » Jacques Alain sous-entend qu’Yves Jort a déjà sévi dans une autre paroisse.

En avril 1677, le curé « chicaneur » s’en prend cette fois à Madame de La Marre et à sa mère, venues surveiller la coupe des arbres autour de Languengar. « Le recteur voulut emporter de forces des émondes de plusieurs arbres au-dehors de l’église, sur les terres du dit Alain, sans que sa compagne et Mademoiselle de Querdaneau présentent l’empêchèrent ni les ouvriers, auxquels aussi bien qu’à ses demoiselles, il donna mille malédictions et fit cent serments exécrables, menaçant d’envahir d’autres choses qu’il prétendait à son église, sous le manteau de laquelle ce bon lévite fait toutes ses usurpations et ce par un esprit d’envie et de chicane, animé qu’il est de voir le dit Alain propriétaire des terres autour de sa paroisse.« 

« Chene tetard » par Original téléversé par Rv sur Wikipedia français — exemple d'émondage.
« Chene têtard » par Rv sur Wikipedia français — exemple d’émondage.

L’agression de 1678, racontée par Jacques Alain

Depuis 1676, le curé de Languengar s’est mis en tête de combattre Jacques Alain, nouveau seigneur de Traongurun, afin de reprendre le contrôle des terres entourant sa petite église. Les paroissiens refusent d’intervenir dans le procès, et le fermier lésé se contente de réclamer une réduction de son loyer. Bref, le recteur tient bien ses ouailles.

En août 1678, alors qu’Yves Jort vient de faire couper pour la 3ème fois le blé dans le champ de la discorde, Jacques Alain décide d’intervenir personnellement et se rend sur place.

Dans un mémoire préparé par son avocat, Jacques Alain fait un récit très précis de ce qui se passe au petit matin du lundi 8 août 1678, au bord du grand chemin allant de Lesneven à Languengar. Comme pour les extraits précédents, je vous livre le texte quasiment tel qu’il a été écrit. Je me suis contenté de moderniser l’orthographe de certain mots, et d’ajouter un peu de ponctuation, presque inexistante au XVIIème siècle. Il semblerait que ce document ait été préparé dans le but d’obtenir une lettre de grâce royale, Jacques Alain arrange donc peut-être les faits à son avantage.

Vue du hameau de Languengar. Charles Corcuff, 1932.
Vue du hameau de Languengar. Charles Corcuff, 1932.

« Le dimanche 7 août, Monsieur de La Mare Alain accompagné d’un sien ami marchand de Morlaix nommé des Essarts et un valet nommé Jean Le Borgne partent de Morlaix pour se rendre à sa terre de Kervasdoué et Traongurun proche de Lesneven où ils arrivent du soir. Apprirent que le recteur avait fait couper le blé dans le parc en question depuis le mercredi 3 août mais que le blé était encore au parc et que, selon les apparences le temps étant beau le lendemain lundi 8 août, il devait le transporter chez lui. » Ainsi la raison de la venue de Jacques Alain à Lesneven n’est pas forcément ce champ à Languengar. Les informations reçues en arrivant l’incitent à s’y rendre pour préserver ses intérêts.

« Ce qui donna lieu au dit Alain de se lever vers 5 heures du matin pour prendre le dit blé en compagnie de des Essarts et ce valet, tout trois ayant leurs épées. Et se firent assister de deux couvreurs qui travaillaient aux réparations des maisons des terres plus de cinq semaines avant. Et furent suivis d’une charrette qui avait deux hommes pour la conduire. Et se rendirent dans le parc où étant, avisèrent 7 petits mulons de blés. Les deux couvreurs et le valet commencèrent à mettre le blé en gerbes et l’apporter auprès de la charrette pour charger. » Le petit groupe compte donc 7 hommes, 4 hommes du coin et les 3  Morlaisiens, armés chacun d’une épée. Ils découvrent que la moisson est en effet bien avancée, le blé étant déjà en meule (=mulons).

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Wheatstacks (End of Summer) , Claude Monet, 1890-91; The Art Institute of Chicago

« Lorsqu’un paysan parut qui vint au parc demander : ‘pourquoi emporter ce blé?’ et que ‘cela n’irait pas de même’, et s’en retourna. Et incontinent, voici le recteur, homme fort et puissant qui parut en robe de chambre et un bonnet sur la tête, tenant un bâton en main, suivi de plusieurs paysans armés de fourches et bâtons. Ce que le dit Alain remarquant alla au-devant du recteur qu’il salua du chapeau, et même lui voulu donner la main pour l’aider à monter du grand chemin au parc en lui disant : ‘Monsieur le recteur souffrez qu’on mette ce blé en séquestre jusqu’à décision de procès’. Et lors le dit recteur traita le dit Alain de ‘bougre, voleur, coquin, maraud’. » De si bon matin, il semble que le curé soit capable de mobiliser rapidement ses voisins. A peine trois ans après la révolte des bonnets rouges, la scène doit être assez impressionante.

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Chemin creux, par Bernard Domange.

« Et s’approchant de lui finement, lui sauta à la gorge voulant l’étrangler et le fit arriérer de sorte qu’Alain tomba rudement à terre de son long sur le dos, le recteur sur lui qui se mit à deux genoux sur son ventre, le tenant à la gorge voulant l’étrangler et maltraiter de coups. Pendant le quel temps qu’Alain était terrassé, les gens du recteur armés de fourches et de bâtons chargèrent les couvreurs, des Essarts et le valet, lesquels deux mirent l’épée à la main. Et le coup d’épée fut donné tant qu’Alain était par terre sous le recteur, l’épée dans le fourreau et à son côté, dont s’étant relevé, ramassa son chapeau et sa perruque. Et avisa un corps étendu hors du parc de l’autre côté du grand chemin, sans savoir ce que cela signifiait. » Pendant que le banquier se débat sous l’assaut du curé, une bataille rangée s’engage autour d’eux, au cours de laquelle un homme est tué d’un coup d’épée.

« Le recteur étant encore dans le parc, insistait qu’on eut achevé de décharger la charrette déliant les gerbes à mesure qu’on les liait, mais enfin se retira hors du dit parc et passa de l’autre côté du grand chemin, où étant commença à crier force et à dire une à deux fois qu’on sonnât la cloche, n’étant qu’à soixante pas de l’église.« 

« Et des hommes et des femmes étant rendues proches s’emparent d’une grande faucille pour jeter au passage de la charrette afin de couper les cordes de l’attelage du harnais, ainsi qu’il fit du cheval de devant, en sorte que de 7 petits mulons de blé, la charrette en porta 4 qui furent rendus à Kervasdoué. Duquel lieu le dit Alain et des Essarts partirent pour aller à Lesneven présenter leur plainte de l’outrage et violence que leur venait de faire le recteur dans le parc, mais comme il était jour de marché et qu’ils apprirent que le recteur venait en ville, se retirèrent et montèrent à cheval et firent au valet se rendre par derrière la ville avec les chevaux. » Malgré la violente attaque dont ils ont été victimes, Jacques Alain et son petit groupe parvient à mettre à l’abri une partie de la moisson, dans le manoir de Kervasdoué, à moins d’un kilomètre au Nord-Ouest. De là, ils peuvent rejoindre la ville de Lesneven par un chemin plus calme, évitant le bourg de Languengar.

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Carte des lieux de l’agression et itinéraire de la fuite de Jacques Alain

« Le même jour 8 août, le recteur présenta sa plainte ayant comme procureur Maître Nicolas Chauvel, firent ouïr 7 témoins dont l’un dépose faussement que Alain a donné le coup, mais c’est un homme mal noté. Quoiqu’il en soit Alain, des Essarts, deux couvreurs et les deux charretiers ont été décrétés. Alain s’est présenté et a été élargi cependant sous caution de 10 000 Livres à la garde d’un huissier et ordonné que des lettres monitoires seraient publiées à la diligence du procureur du roi qui donna sous main conseil au recteur, sa partie et aux parents du valet texier décédé. En sorte que ce procureur du roi parait fort animé. Toutefois les monitoires n’ont pas été levées jusqu’à présent et comme l’on peut remarquer tout est contre le dit Alain qui n’a pas tiré l’épée ni frapper personne.« 

Yves Jort prend de vitesse Jacques Alain auprès du tribunal de Lesneve. Faute d’avoir pu s’en débarrasser physiquement à Languengar, il essaye de lui mettre sur le dos la mort du tisserand (texier) survenue pendant la rixe.

Le petit groupe de Jacques Alain est convoqué au tribunal (décrété). La caution qui permet au banquier d’éviter la prison est d’un montant ahurissant. Avec cette somme, on peut s’acheter une petite seigneurie. Les lettres monitoires sont l’équivalent de nos citations à comparaître, et servent à convoquer les témoins potentiels.

« Mais l’on objecte que le valet n’est pas domestique du dit Alain, seulement son emballeur de marchandise depuis deux mois et qu’il l’avait pris pour lui servir de valet au voyage ». En marge, il a été précisé que « Alain le prit pour le voyage à 10 sols par jour et nourri comme il a de coutume de faire quand il va par pays pour porter la valise et le servir. Ce que l’on doit observer est que c’est un valet à journée. Jean Le Borgne, valet, a avoué à son parrain, recteur d’une certaine paroisse chez lequel il s’est sauvé, avoir fait le coup et que l’on a été au conseil de celui qui écrit la lettre à Monsieur Mottaye avocat de laquelle voici copie. Ce sont deux hommes irréprochables et de qualité qui ne font que pour la décharge de leur conscience. » Un maître est co-responsable des actes de ses domestiques. Jacques Alain essaye donc de minimiser la relation qu’il peut avoir avec le meurtrier, tout en donnant du crédit à ceux qui ont recueilli sa confession.

« Le témoin qui a dit avoir vu Alain donner le coup a dit à un particulier que le recteur lui donna un écu pour aller porter témoignage et a dit devant deux bons marchands digne de foi que si Alain l’eut fait avertir ou parler qu’il eut donné sa déclaration toute contraire et qu’il avait été une autre fois en témoignage pour approchant même affaire pour une femme qu’il nomma et avait dit tout le contraire de ce qu’il savait et avait vu, et qu’il en fut quitte pour avoir été se confesser à certain ecclésiastique qu’il nomma qui lui en donna l’absolution. » Il s’agit ici pour Jacques Alain de discréditer le seul témoin l’accusant de l’homicide, apparemment adepte du faux témoignage. Pour un homme aussi pieux que Monsieur de La Marre (cf. son testament), l’implication d’un homme de Dieu dans une combine de subordination de témoin doit être particulièrement troublante.

Epilogue : encore des mystères résoudre (mis à jour)

Le document de Jacques Alain s’arrête à ce dernier élément. L’affaire n’a probablement pas eu besoin d’aller jusqu’au Conseil du Roi, en tout cas pour Monsieur de La Marre. Je n’ai pas pu chercher dans les archives judiciaires de l’époque ce qu’il a pu advenir de Jean Le Borgne. Sans lettre de grâce, il a probablement fini aux galères ou pendu au bout d’une corde.

Mise à jour : Au sujet de l’identité de la victime, une seule sépulture parmi les 9 de l’année 1678 enregistrées à Languengar sur la base du centre généalogique du Finistère (RECIF) semble correspondre, mais les circonstances du décès ne sont pas reportés. Hervé Prigeant, marchand texier de 60 ans, est inhumé le 9 août 1678 à Languengar, en présence de Pierre Bidant, Olivier et Tanguy Le Hir, Alain Caroff.

En revanche, le recteur a été débouté de ses prétentions par une sentence arbitrale devant l’évêque de Léon le 8 août 1679. Il ne lui a été reconnu que 8 sols de rente sur le champ litigieux, en raison de 2 à 3 sillons dénommés « Cornic Kerargazel ».

Toute cette affaire, qui aurait pu très mal tourner pour Jacques Alain, dévoile tout un pan de la psychologie de l’époque. Le riche banquier morlaisien, tant face au greffier arnaqueur que face au curé de Languengar, semble ne pas comprendre qu’il puisse être traité de la sorte. Il croit pouvoir obtenir justice localement et se retrouve encore plus maltraité.

Quelques mois après cet épisode, Jacques Alain obtiendra bien une lettre de grâce, mais pour son fils, auteur d’un homicide involontaire pendant ses études à Caen. Mais ça, c’est une autre histoire.

Quelques sources

Je n’ai pas réussi à localiser avec précision la parcelle dont il est ici question. Dans les différentes pièces des archives de Jacques Alain et de sa veuve, concernant la terre de Traongurun, il y a plusieurs fermes au bourg de Languengar. Je ne sais pas exactement laquelle était louée par Mathieu Bervas en 1678 pour 18 Livres et 6 poulets. Seule la consultation des pages des rentiers de Jacques Alain concernant Languengar (il faudra que je retourne aux Archives Départementales de l’Ile-et-Vilaine) permettrait de retracer le parcours de cette petite ferme, de 1672 à 1728. Cette année-là, la description complète des biens de Marie Coroller (prisage) donne la liste de toutes les parcelles détenues. On pourrait ainsi, peut-être, identifier le nom porté alors par le champ nommé « Liors Languengar » en 1678.

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Bourg de Languengar d’après le cadastre de 1814. L’agression de 1678 a probablement lieu dans une des parcelle à l’entrée du bourg, en venant de Lesneven.

Mise à jour n°2 : une autre piste pour le lieu de l’attaque

En février 2017, les Archives Départementales du Finistère ont mis en ligne les états de sections du cadastre napoléonien. Ces registres, associés aux plans du cadastre, permettent de connaître, pour chaque parcelle, le nom de la parcelle, de son propriétaire et de la propriété dont elle dépend. Ainsi, j’ai pu regarder si je ne pouvais pas retrouver un Liors Languengar ou ar Meziou. Malheureusement, aucun des terrains situés le long des chemins menant à Languengar ne porte ce nom. Cette nouvelle source ne nous aide pas sur ce point. Une plongée dans les rentiers reste donc nécessaire.

En revanche, ces registres m’ont permis de retrouver le partage des terres entre les fermes autour du bourg de Languengar, moins de cent ans après l’affaire. Après quelques heures sur Photoshop, voici ce que cela donne. Les parcelles dépendantes du presbytère sont en bleu et l’on remarque bien leur imbrication. Sans doute le résultat de legs successifs à l’église (ou d’appropriations plus ou moins forcées). En vert sombre, on peut voir les parcelles rattachées au « bourg », c’est-à-dire les petites maisons autour de l’église. Les autres terres dépendent du manoir de Trongurun (vert) et des fermes de Kerargroas (violet), Castel Anter (brun), Kergonniou an Ty Coz (rouge), Kergonniou (marron), le Saint-Esprit (gris) et Cleusmeur (jaune).

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Répartition des terres autour du bourg de Languengar, d’après le cadastre de 1814

A partir de ces nouvelles données, il est donc possible d’envisager deux lieux pour l’échauffourée (signalés en rouge vif). Comme supposé initialement, un premier site se trouve au Sud du bourg, sur le chemin le plus direct depuis Lesneven. Le nom « parc Toul ar menestre » (le champ de la mare du ministre), pourrait trahir un lien avec l’église (ministre du culte). Un autre site, à l’Ouest du bourg, est à présent possible. Le « parc ar vally« , dépendant du presbytère en 1814, était en effet rattaché à une des fermes de Marie Coroller en 1728 (voir ci-dessous). Ce second site présente en plus l’avantage d’offrir une chemin de fuite plus logique après l’attaque : Jacques Allain étant parti vers le Nord, il évitait ainsi de repasser devant l’église.

Le compte de Marie Coroller de 1687 à 1703 porte les articles suivants :

– art. 232. Le petit lieu qui est au bourg de Languengar pour payer 12L.

– art. 233. Autre lieu au dit bourg pour payer 17L.

– art. 234. Une parcelle de terre dite Parc ar Senechal étant en ferme 6L.

– art. 235. Autre petit lieu au dit bourg tenu par Jacques Riou par bail du 12 décembre 1692 pour payer 34L 10 S.

Je ne pense pas que le dernier article puisse correspondre, le loyer est bien trop élevé, même avec un bail récent. Il peut donc s’agir de l’article 232 ou 233. La parcelle isolée, dite « Parc ar Senechal », est peut-être celle sur laquelle porte le litige. Le nom des locataires n’est malheureusement pas indiqué pour ces articles dans ce document.

Dans le prisage de 1728, pour le bourg de Languengar :

Terres de Kervasdoué (rouge), Traongurun (jaune) et Lancelin (vert). Etoiles = manoir, carrés = métairie, rond = simples fermes
En 1728, terres de Kervasdoué (rouge), Traongurun (jaune) et Lancelin (vert). Etoiles = manoir, carrés = métairie, rond = simples fermes

– art. 631. Un petit convenant roturier au bourg de Languengar, tenu à simple ferme par René Uguen, et sa femme. Une maison couverte de paille, une cour, un jardin avec des fruitiers, Liors an Ty, Parcquie en Illis, Liors Huelaff. Total : 17Livres 7Sols.

– art. 632. Autre lieu et convenant roturier situé au dit bourg de Languengar, tenu à simple ferme auparavant par Paul Branelec, et à présent par Guillaume Abiven et Vincent Estienne. Une maison couverte de glée (chaume) avec un appentis, autre maison couverte de paille, l’aire à battre, un puit, deux petites cours, un jardin avec des fruitiers, Liors Per, Parc ar Leur, Jardin ar Leur, Parc Bras, Parc Ochtraou, Parc Anna Roue. Total : 61Livres 19Sols 6Deniers.

– art. 633. Autre lieu et convenant au bourg de Languengar, tenu à simple ferme par René Burel. Une maison couverte de glée avec une écurie attenante, l’aire à battre avec les ruines d’une maison, un jardin avec des fruitiers, Liors ar Leur, Parc Iselaff, Parc huelaff. Total : 34Livres11 Sols 3 Deniers.

– art. 634. Autre lieu situé au dit bourg de Languengar, tenu à simple ferme par Jacques Couennec Fort dit La Pierre, et Françoise Guiomar sa sous-fermière. Une maison couverte de glée, une cour avec deux petites soues à cochon, un jardin avec des fruitiers, Liors an Ty, Liors ar Garnel, Liors ar Meuntre. Total : 17Livres 16Sols 9Deniers.

– art. 637 et 638. Un petit lieu et convenant roturier au dit bourg de Languengar tenu à titre de ferme par Jacques Riou. Maison principale couverte de glée (le mot genêt a été barré), autre maison couverte de glée, un four, une crèche, autre maison couverte de glée, la cour, un puit, l’aire à battre, deux jardins avec des fruitiers, Liors ar Leur, Liors ar Prat (avec des arbres), Parc ar Pavé Moan Tosta, Parc ar Pavé Moan Pella. Total : 39Livres 4Sols 6Deniers

– art. 639. Autre petit lieu et convenant roturier situé au bourg de Languengar, tenu à titre de ferme par Yves Burel. Terres : Liors ar Leur, Parc ar Valy (le long du chemin). Total : 14Livres 16Sols.

Dans ce document de 1728, il n’y a plus de parcelle isolée dans cette paroisse. Le Parc ar Sénéchal de 1703 est à présent localisé dans la paroisse de Goulven, au Nord de Lesneven. Le champ de l’agression a peut-être été intégré entre temps à l’une des fermes du bourg. Cependant, aucune des terres décrites dans ces articles ne semble porter un des noms évoqués par Jacques Alain dans son mémoire. Manifestement, la famille Bervas n’est pas restée dans sa ferme. Autre élément intéressant : il y a 6 fermes au bourg en 1728 alors qu’il n’y en avait que 3 en 1703. Soit Marie Coroller a oublié quelques fermes dans son compte (probable), soit 3 nouvelles fermes ont été bâties entre 1703 et 1728 (possible).

Le mémoire de Jacques Alain sur l’agression

Ci-dessous, le mémoire de Jacques Alain concernant cette affaire. Il a probablement été conservé par ses descendants car il concernait une terre dont les revenus ont été contestés dans plusieurs procès, notamment entre Madame de La Marre et l’un de ses gendres.

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