Morlaix vers 1672, par Albert Jouvin

J’ai retrouvé par hasard une description de Morlaix que je ne connaissais pas, comme toujours en cherchant autre chose. Albert Jouvin, de Rochefort, était un grand voyageur qui a parcouru l’Europe et le bassin méditerranéen au temps de Louis XIV. Il a fait une étape à Morlaix, voici ce qu’il en dit et les quelques commentaires que cela m’inspire.

Albert Jouvin, de Rochefort, est un cartographe français né vers 1640 et décédé vers 1710. Il est l’auteur d’un grand récit de voyage : Le voyageur d’Europe, où sont les voyages de France, d’Italie et de Malthe, d’Espagne et de Portugal, des Pays Bas, d’Allemagne et de Pologne, d’Angleterre, de Danemark et de Suède, Paris, D. Thierry, puis Louis Billaine et Claude Barbin, 1672-1676, 3 tomes, 7 volumes. Le site Gallica n’en conserve que les deux derniers tomes ; celui consacré à la France ne semble pas avoir été numérisé. Heureusement, Louis Le Guennec (1878-1935) a retranscrit le passage concernant Morlaix dans ses Vieux souvenirs bas-bretons, publiés après sa mort en 1938. Les éléments entre parenthèses sont probablement de Le Guennec. Il peut être intéressant de comparer ce récit avec celui du géographe Büsching, publié un siècle plus tard.

Albert Jouvin, gravure anonyme, Bibliothèque Nationale de France.
Albert Jouvin, gravure anonyme, Bibliothèque Nationale de France.

« Morlaix est une ville des plus grosses de la Bretagne, à cause de son port commode, les environs en sont si fertiles, qu’ils produisent quantité de bled, de chanvre, de beurre et d’autres marchandises qui se transportent dans les pays étrangers, principalement des toiles de toutes sortes dont on fait un trafic très considérable, n’y ayant que les montagnes pour son plus bel aspect, qui la pressent de telle manière qu’ils l’obligent de s’étendre sur le penchant d’une colline entre deux vallées. »

Source : http://mammzelle-cora.blogspot.fr/2015/08/morlaix-ses-venelles.html
Morlaix depuis le Viaduc. Source : Mamzelle Cora

« Au haut il y a un fort chasteau, en façon de citadelle, qui commande sur toute la ville, mais il a esté demy miné pour le rendre sans force, comme les murailles de la ville qui sont si anciennes et de si petite étendue qu’elles ne renferment pas le tiers de la ville. »

Le plus ancien croquis disponible de la ville de Morlaix la représente vers 1636. On y voit clairement le château et ses bastions, formant la citadelle évoquée par Jouvin. Seule la ville close est dessinée, sans ses grands faubourgs.

Croquis de Morlaix en 1636

« Dans l’une de ces vallées sont les deux grandes rues des Nobles et du Bouret, avec la grande église Saint-Martin, qui aboutissent au marché au pain, où se rencontre la rivière qui vient de l’autre vallée qui fait l’ancienne séparation de la ville d’avec le grand faux bourg de Viniec et le port de mer devant la maison de ville, qu’elle renferme dans une isle où elle mériteroit bien qu’on en continuast le dessein, car elle seroit l’une des plus grandes qui soient en France, et l’une des mieux situées, puisqu’elle est dans le plus beau quartier de la ville, proche de la grande rue et de la grande cohue qui est le marché ordinaire. »

Albert Jouvin est charmé par l’hôtel de ville de Morlaix construit à partir de 1610, entre la ville close et le port, à la confluence des deux rivières. Le tableau ci-dessous nous le représente un siècle plus tard, alors que l’île dont il parle a été agrandie pour constituer la Grand-Place, aujourd’hui Place des Otages.

Vue du port de Morlaix, début XIXe siècle.
Vue du port de Morlaix, début XIXe siècle.

Dès l’origine, Morlaix s’est étendue sur les collines environnantes, autour des trois prieurés installés hors les murs : Saint-Mathieu au Sud, Saint-Martin à l’Ouest, Saint-Melaine à l’Est.

La ville close de Morlaix et ses faubourgs.
La ville close de Morlaix et ses faubourgs.

« Dans ce marché, on remarque devant l’église Saint-Jacques, une croix d’une seule pièce qui est d’une hauteur admirable, et plus avant on trouve le grand faux bourg Saint-Mathieu, où il y a une place et une église ornée d’une haute tour, que j’eusse cru être la grande église de la ville si on ne m’eust averti que c’estoit celle de Notre-Dame-du-Mur, qui est très ancienne et d’une structure toute particulière. »

Le coeur de Morlaix, comme dans les villes closes de la même époque, est organisé autour d’un marché couvert. L’ancienne place des halles a été agrandie au 19ème siècle pour constituer ce que l’on connaît aujourd’hui comme la place Allende. Sur le tableau de Surel ci-dessous on peut voir les clochers de Notre-Dame du Mur et de Saint-Mathieu, ainsi que le fronton de petite église Saint-Jacques, au coeur de la vieille ville. Le panorama est issu de l’imaginaire du peintre mais donne une bonne idée de l’organisation générale de Morlaix.

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« Nous logions au « Pélican royal », au bord de la rivière qui fait la séparation de la ville d’avec le faubourg de Viniec, qui est aussi grand que toute la ville et adossé contre les montagnes qui s’étendent le long de cette rivière jusqu’à son embouchure dans la mer, qui fait le port capable des vaisseaux de plus de cent tonneaux, bien que son reflux n’y croisse que de quatre pieds ou environ. Il est bordé des deux costés d’un quai revêtu de grosses pierres, où par sa largeur on peut facilement décharger tout ce qu’il y a dans les vaisseaux qui y arrivent.  »

« On fait deux parties de ce grand faubourg : l’une qui est la plus grande, regarde la ville, où on voit le couvent de Saint-Dominique enrichi de très belles chapelles, et une fontaine qui ne donne pas un petit ornement à sa cour. La maison de l’hospital est tout proche, l’un des superbes de la Province. »

Place des Jacobins avec l'église Saint-Dominique.
Place des Jacobins avec l’église Saint-Dominique.

« L’autre partie est le long du quai qui commence à la belle église Saint-Melaine, ornée d’une haute tour et d’une horloge qui se fait entendre de toute la ville, et dont les maisons sont soustenues d’arcades très bien basties, principalement de celles qui regardent la grande place des Marchands, ce qui me fait dire qu’il n’y a point de plus belle promenade au reste de la ville que ce grand quay qui a plus de cinq cens pas de longueur, et qui en finissant donne une belle allée couverte de plusieurs rangées d’arbres qui font une belle avenue au couvent des pères Capucins, très bien placée pour avoir la vue sur plusieurs grands jardins qui sont aux environs de là. »

Ce passage évoque les maisons du quai des Lances dont j’ai parlé dans un précédent article.

Carte postale, le quai vu de la Grande Place, fin XVIIIe siècle
Carte postale, le quai vu de la Grande Place, fin XVIIIe siècle

« Le quay, qui est de l’autre costé du port, n’est pas moins agréable, à cause d’une grande rangée de maisons qui le bordent, si ce n’est qu’elles sont adossées de montagnes qui ne leur permettent de s’étendre, et qui causent qu’elles ne sont presque occupées que de matelots et de gens de mer, au lieu que celles qui sont sur l’autre quay servent de grans magasins et de demeures aux riches marchands de la ville. »

« Pour lors il y avoit dans le port plusieurs petits vaisseaux chargés qui venoient d’Angleterre et de Hollande, et quelques barques françoises de Saint-Malo, que l’on chargeât de chanvre, de cordages, de toiles à faire des voiles et d’autres sortes d’ouvrages, pour le porter dans les grands vaisseaux qui vont en Espagne, qui ne peuvent aborder jusqu’à la ville, à cause que le port n’est pas assez profond, ce qui les fait demeurer à la rade devant l’isle, où le fort chasteau du Taureau, où il y a garnison pour tenir en sureté l’entrée du port, qui est à deux lieues de la ville, l’une des plus importantes places de toute la Province, et l’un des meilleurs ports du royaume, et des plus fréquentez. »

Le port de Morlaix, par Ozanne, fin XVIIIe siècle
Le port de Morlaix, par Ozanne, fin XVIIIe siècle

« Nous partîmes de Morlaix par la rue Viniec, où il y a plusieurs grands couvents nouvellement bastis (un seul en réalité, les Ursulines, fondé en 1640) et ensuite nous entrâmes dans les bois où sont Plonin (pour Plouigneau) et Ponto (Le Ponthou). On ne s’écarterait pas beaucoup de nostre route si l’on vouloit prendre  le chemin de la ville de Tréguier, qui a un port que l’on dit très commode à cause que la mer l’environne presque, et qu’il y a un siège d’evesché qui est de grande estendue. Mais nous en fûmes détournez par la compagnie d’une marchand de Morlaix qui s’en alloit à Saint-Brieuc, et qui nous en fit une description entière, et nous évita, pour éviter le danger de quelques voleurs qui rodoient en ces quartiers là, de laisser la ville de Tréguier et de l’accompagner, puisqu’il savoit le droit chemin, qui est de passer après Ponto, sur la chaussée d’un grand étang (celui de Lesmoal ou du Moulin Neuf proche de Plounérin), et à Belle-Isle où il y a un marché. »

Albert Jouvin étant probablement arrivé à Morlaix depuis Brest, via la rue de Bourret, continue son chemin vers l’Est, en remontant la rue des Vignes (Viniec) vers Plouigneau et Le Ponthou, puis Belle-Ile-en-Terre.

Itinéraire de Jouvin.
Itinéraire de Jouvin.

« De là on monte jusqu’à Louergat (Louargat). Nous y trouvâmes beaucoup de monde qui allait à Saint-Servais dans les bois, qui est un lieu de pélerinage à trois lieues de Belle-Isle, sur la main droite, où il me souvint que voulant faire ferrer mon cheval, on me fit attendre qu’on eust ferré les souliers d’un homme, ce qui se pratique ordinairement en Bretagne durant le mauvais temps, où on voit autant de souliers à la boutique du mareschal pour y clouer au talon un petit fer à cheval, qu’à celle d’un savetier dans les autres parties de la France. »

Saint-Servais un jour de pardon
Saint-Servais un jour de pardon

« Car, à ne mentir point, si le petit peuple est grossier d’esprit, il ne l’est pas moins de corps, principalement dans la Basse-Bretagne qui la partie la plus maritime de la Province (sic) qui fait qu’il tient beaucoup de l’humeur des gens de mer ; mais aussi on ne trouve en lui que très peu de malice, s’il ne l’a apprise dans l’excès qu’il fait des cabarets, comme de la source de tous les crimes, des disgrâces et de tous les malheurs, ce qui est assez ordinaire parmi les personnes de la classe moyenne et quelques-unes mesme de qualité dans la Bretagne. »

Albert Jouvin porte ici un jugement très sévère sur les Bretons. Il a manifestement préféré les bâtiments.

Bernadette Lécureux, dans son Histoire de Morlaix des origines à la Révolution, aux éditions du Dossen (1983), utilise le mot « idyllique » pour qualifier cette description de Morlaix. Ce faisant, elle trahit l’influence de Joseph Daumesnil, pour qui rien de bon ne se fit au 17ème siècle, en fait … jusqu’à ce qu’il devienne maire et remette la ville en ordre. Pour trop d’historiens depuis, Morlaix mettra 150 ans à se relever de la guerre de La Ligue. Ce serait comme effacer les « 30 glorieuses » de l’histoire de France, sous prétexte de la crise économique qui a suivi. Encore aujourd’hui, la page wikipedia sur Morlaix expédie l’âge d’or de la ville en quelques lignes (je m’y attellerai bientôt)!

En vérité, Albert Jouvin visite Morlaix à l’apogée du commerce des toiles de lin, au moment d’une croissance économique incroyable qui permet aux négociants de la ville d’amasser des richesses énormes et aux paysans des campagnes de financer les magnifiques enclos paroissiaux.

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