Morlaix en 1720, d’après la capitation

La capitation est un impôt créé sous Louis XIV pour financer ses guerres. Fondé initialement sur un système rigide de classes, il est devenu peu à peu un impôt basé sur la richesse apparente. Ainsi, c’est l’opulence estimée d’un boulanger qui le place dans la catégorie à 4 Livres ou dans celle à 1 Livre. Le registre de la capitation pour Morlaix en 1720 contient tant de détails que j’ai décidé de créé un mini-site intégralement consacré à sa publication : Morlaix en 1720

En préparant ma visite aux Archives Départementales de Loire-Atlantique, à l’automne 2015, j’avais repéré dans les inventaires la présence du registre de la capitation de Morlaix pour l’année 1720 (B 3630). Je voulais vérifier quel était l’imposition de Marie Coroller, décédée en 1727, par rapport à ses contemporains. J’ai donc entièrement photographié ce gros registre, en me promettant d’y revenir plus tard.

Parmi les 113 photos, je n’ai pas eu trop de mal à retrouver madame de La Marre. Je connaissais son adresse exacte et le registre de 1720 liste les contribuables de Morlaix par paroisse et par rue. Mais le registre ne m’a pas intéressé pour un foyer seulement. Il en contient plus de 1300 et pour chacun est indiqué le nom du chef de famille, souvent sa profession et la présence d’employés, de parents ou d’enfants majeurs qui sont taxés séparément bien que résidant avec la famille.

Un site web de 2016 pour un registre de 1720

Rapidement, il m’est apparu que je pouvais tirer bien plus de ce registre qu’un classement des Morlaisiens les plus riches. Ce blog ne me semblait en revanche pas adapté à tant d’informations. Je me voyais mal publier ici une transcription entière du document. Finalement, j’ai décidé de créer un site à usage unique, un écrin taillé au plus juste, pour recevoir cette pépite. Voilà comment est né Morlaix en 1720

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Pour mieux donner à voir les réalités changeantes de Morlaix, j’ai artificiellement constitué 19 quartiers, chacun traité dans un article indépendant, plus un vingtième pour les ouvriers de la manufacture des tabacs. Certains de ces quartiers, plus près du centre-ville, ne sont composés que d’une ou deux rues, quand d’autres recouvrent une partie de colline. Au sein des paroisses existantes, j’ai essayé de constituer des entités géographiques cohérentes en regroupant si nécessaire les villages isolés.

Chacun des 19 articles comporte une courte présentation du quartier, un plan de la ville, mettant en exergue le quartier concerné, un extrait du fac-similé du plan de 1782 et quelques illustrations anciennes. Le tout afin d’aider le lecteur à mieux percevoir le cadre de vie des habitants de Morlaix en 1720. A partir des données brutes du registre, j’ai réalisé une synthèse chiffrée comprenant plusieurs éléments comme la capitation médiane, dont le calcul m’a donné des migraines. Les additions des Livres et des Sols nécessitent une gymnastique intellectuelle à laquelle nous ne sommes plus habitués. Notre système décimal est bien plus simple que celui de l’Ancien Régime dans lequel 1 Livre vaut 20 Sols et 1 Sol (Sou) vaut 12 Deniers.

Pour donner un peu de vie à ces éléments fiscaux, j’ai collecté, dans les bases de données du Centre Généalogique du Finistère, quelques éléments généalogiques pour les 4 ou 5 premiers contribuables de chaque quartier. Parfois, le nom de ces habitants, tel qu’écrit dans le registre, s’est avéré insuffisant pour pouvoir même avancer un prénom. Dans d’autres cas, ces petites biographies ont mis en lumière des hommes et des femmes très intéressants, ayant laissé de nombreuses traces dans l’histoire et j’ai alors dû me restreindre. Ainsi, l’abbé Le Loutre, célébrité d’Amérique du Nord, né à Morlaix en 1709, vivait dans la rue des Nobles.

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Comment exploiter un tel document?

Une monographie de cette ampleur est un véritable challenge pour un historien amateur. Il m’a fallut appliquer ici une méthode de travail rigoureuse, mêlant statistique, généalogie et sociologie. Le transfert des informations du registre de capitation de 1720 dans un tableur (un travail de bénédictin réalisé patiemment par ma moitié) a produit un fichier de 1300 lignes sur une trentaine de colonnes.

Le registre de 1720 comporte plus de 160 métiers différents ainsi que plusieurs catégories de domestiques. Afin de présenter des graphiques compréhensibles, il m’a fallu regrouper ces métiers en catégories. J’en ai arbitrairement constitué 9, qui forment autant de caractéristiques de la ville de Morlaix au début du 18ème siècle.

Enfin, 25% des foyers n’ont pas d’indication de métiers, même si un bon nombre de ces noms sont connus comme négociants par d’autres sources. Lorsque je disposais de telles sources (souvent généalogiques), j’ai ajouté à ce foyer le métier correspondant, l’intégrant ainsi dans les statistiques. De même, j’ai intégré les veuves dans le corps de métier de leur mari, sauf lorsqu’elles exerçaient une autre profession.

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Première page du registre de la capitation de Morlaix en 1720. AD Loire-Atlantique, B3630.

 

Les différents visages de Morlaix en 1720

Morlaix est d’abord définie par la géographie. C’est un port de mer et un carrefour routier. Les marées s’y font encore sentir mais assez faiblement pour aménager un gué, puis un pont et des quais. En 1720, le nombre de foyers travaillant dans des métiers liés à cette caractéristique maritime n’est que de 3% de ceux dont le métier est connu. La situation en fond de ria de Morlaix ne permet pas aux plus gros navires d’y accoster. Les marins vivent sans doute plutôt autour de la baie. En revanche, Morlaix n’a pas de concurrence proche quant aux échanges routiers. La route royale reliant Rennes à Brest ne peut pas passer plus au Nord. Les métiers liés à cet état de carrefour routier regroupent 9% des contribuables dont le métier est connu.

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Morlaix vue de la Grande Place, par Ozanne, fin XVIIIe siècle

Deuxième caractéristique de Morlaix : c’est un rassemblement d’êtres humains qu’il faut nourrir, soigner, protéger, juger et administrer. En 1720, la ville compte plus de 10 000 habitants, alimentés par de nombreux bouchers, boulangers, pâtissiers et charcutiers. Elle est également le siège d’une cour royale dont la juridiction s’étend sur ce que l’on appelle aujourd’hui le petit Trégor ou le Trégor morlaisien. Les juges et les avocats, mais aussi les notaires et les huissiers vivent pour la plupart à proximité immédiate de l’auditoire, dans la ville-close.

Troisièmement, depuis le 15ème siècle, Morlaix doit sa richesse au commerce de la toile. Si les travaux récents ont largement mis en valeur la « manufacture décentralisée » de la fabrication de la toile dans tout le Léon, ils n’ont pour la plupart donné à Morlaix qu’un rôle de centre d’exportation. Cependant, le registre de la capitation de 1720 dévoile un aspect méconnu de cette industrie : 50 foyers de tisserands (appelés le plus souvent tessiers) sont listés à Morlaix. C’est la preuve que les Morlaisiens ne se contentaient pas de vendre les toiles fabriquées dans les campagnes ; les métiers à tisser résonnaient dans les rues, jusqu’aux quais.

Qui plus est, en 1720, Morlaix est une ville en mutation. Les métiers du bâtiment sont très présents, signe de rénovation de l’habitat et de constructions nouvelles. L’espace urbain s’étend en fait de plus en plus vers la mer et sur les flancs de ses collines, même si le monde rural représente encore près de 10% des foyers. Autre signe de mutation, depuis une trentaine d’années, un nouveau groupe social a fait son apparition à Morlaix. Dans les années 1680, un atelier de transformation du tabac s’est installé près du manoir de Penanru. Dans le registre de la capitation de 1720, pas moins de 100 ouvriers sont présents, c’est plus que n’importe quel autre métier de la ville. Alors que la grande manufacture du quai de Léon n’est pas encore sortie de terre, la manu est déjà le premier employeur de Morlaix.

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Répartition des foyers par catégorie de métiers, sans les contribuables dont le métier n’est pas indiqué.

Et maintenant?

Après cette première approche de la capitation de Morlaix en 1720, plusieurs pistes de recherche s’ouvrent à moi. Bien entendu, l’apport le plus original de ce document est sans conteste de fournir une photographie socioprofessionnelle de la ville. J’ai donc préparé plusieurs graphiques pour mieux comprendre la répartition de certains métiers. La répartition de la richesse dans les différents quartiers pourrait être un autre axe de travail intéressant.

Je ne manquerais pas de vous tenir au courant de mes découvertes et des mes idées, sur la page Facebook « Histoires de Morlaix« , que j’ai également créé pendant le développement du site Morlaix en 1720. Il vous suffit juste de cliquer sur « j’aime » tout en haut à droite.

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