Henri IV a failli offrir Morlaix aux Anglais

En 1589, Morlaix refuse de reconnaître le nouveau roi de France, Henri IV. La ville se range ainsi aux côtés de la Ligue, dirigée en Bretagne par le duc de Mercoeur. Au début, tout va bien, les bourgeois sont exaltés par cette rébellion et rêvent même de s’ériger en une prospère République marchande à l’instar de Venise ou Gênes. Cependant, un accord entre Henri IV et la reine Elizabeth va faire peser sur Morlaix le risque de devenir un port anglais pour une longue période. Il s’en faut de peu pour que ce destin ne se réalise.

Dans l’histoire de Morlaix, la guerre de la Ligue est un moment fort. Pour le spécialiste du 17e siècle que je suis, c’est un peu ce qu’est la Révolution Francaise aux historiens du 19e siècle : un épisode fondateur, presque mythique. Cet épisode, si j’en connaissais bien les conséquences, j’ai réalisé que j’en identifiais moins les causes. J’ai donc pris plaisir à me pencher sur cette guerre et j’ai appris des choses qui m’aident à mieux appréhender ma période préférée de l’histoire morlaisienne. Il y aurait sans doute plusieurs articles à écrire sur ces quelques années de guerre. J’ai choisi de présenter cette période sous l’angle original de la menace anglaise, traitée souvent de manière trop anecdotique par les historiens morlaisiens.

Pour cet article, je pensais initialement revenir aux sources et donc m’appuyer sur un ouvrage que je connaissais déjà bien, les mémoires d’un contemporain, le chanoine Moreau. Comme d’habitude, j’ai pris aussi le temps de rechercher des éclairages au travers de sources en ligne, particulièrement au travers des sources anglaises disponibles. Une biographie du général commandant le corps anglais en Bretagne a fini par attirer mon attention, et ma bibliothécaire a réussi a m’en avoir un exemplaire. Pour finir, j’ai jeté un coup d’oeil à ma propre collection… Bien m’en a pris, puisque j’y ai retrouvé l’excellent livre de Hervé Le Goff, La Ligue en Bretagne, Guerre civile et conflit international, publié par les Presses Universitaires de Rennes en 2010.

Le Goff LA LIGUE

Pendant l’été 1589, la France bascule dans une guerre de succession.

Petit retour en arrière : après des décennies sanglantes de guerres de religion, le roi de France, Henri III, n’a toujours pas d’enfants et son frère cadet, le dernier Valois, vient de mourir. Pour ne rien arranger, Henri III est pris en étau entre le parti protestant, dirigé par son cousin et désormais héritier, Henri de Bourbon, roi de Navarre, et la puissante famille de Lorraine, à la tête du parti catholique, qui refuse de laisser un protestant monter sur le trône de Saint-Louis.

La Bretagne est, elle aussi, partagée entre les deux camps. Pendant un temps, elle reste à l’écart des combats, sous la conduite de son gouverneur, Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercoeur, qui n’est autre que le frère de la reine, Louise de Lorraine. Tiraillé entre son royal beau-frère et ses cousins les Guise (cadets de Lorraine), Mercoeur ne s’engage que du bout des lèvres contre le roi dont il tient sa position. Il abandonnera cette prudence après la double exécution de Henri de Guise et de son frère Louis en 1588. Après cet assassinat, le 3ème frère de Guise, Charles, duc de Mayenne, prend la tête de la Ligue.

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La famille de Lorraine sous Henri III

L’assassinat de Henri III, en 1589, précipite la France dans une nouvelle guerre civile, attisée par les puissances étrangères tutélaires des deux partis. D’un côté, on trouve les provinces fidèles au nouveau roi protestant Henri IV, soutenu par Elizabeth d’Angleterre. De l’autre côté, les provinces favorables au roi désigné par la Ligue Catholique, Charles X, premier prince catholique de la maison de Bourbon. Ce dernier bénéficie de l’appui et surtout du financement de Philippe II d’Espagne.

La Bretagne n’échappe pas aux déchirements politico-religieux. Ainsi, si Nantes ne peut que suivre le duc de Mercoeur solidement installé dans le château des ducs de Bretagne, Rennes, de son côté, penche pour Henri IV. Quant à Saint-Malo, elle choisit une position originale : les bourgeois ne reconnaissent pas le roi protestant mais se méfient de Mercoeur et s’organisent en une République indépendante, courtisée par les deux camps.

Garnisons en mars-avril 1591
Répartition des garnisons royales, ligueuses et espagnoles en 1591. Carte extraite du livre de Hervé Le Goff.

En Basse-Bretagne, Brest hésite mais finit par choisir le camp royaliste tandis que Morlaix, poussée par son gouverneur, se range sous la bannière de la Ligue Catholique. Pour diriger la ville, les bourgeois morlaisiens s’associent aux nobles et au clergé pour constituer un Conseil de la Sainte-Union Catholique. Cette assemblée réglera les affaires locales pendant plus de dix années, dans un climat délétère, traquant de manière acharnée toute velléité de contestation parmi la population incitée à la délation. Quelques épouses des familles nobles locales, suspectées de protestantisme, sont expulsées de la ville.

Derrière cette apparente fermeté, se cache pourtant le caractère indécis de la révolte morlaisienne contre Henri IV. Les Morlaisiens ne doivent pas seulement se décider entre deux prétendants au trône de France. Ils doivent surtout trancher entre deux peurs : celle de la puissance militaire de la Ligue, représentée localement par le gouverneur, et celle de la perte du très profitable marché anglais. Finalement, en 1589, la peur des armes l’emporte sur l’appât du gain.

Espagnols et Anglais jouent au chat et à la souris dans la campagne bretonne.

Dans la Bretagne divisée, ligueurs et royalistes essayent sans succès de s’éradiquer les uns les autres. La reprise de la Bretagne n’est alors pas la première préoccupation de Henri IV. Il n’y envoie commander que son très jeune et inexpérimenté cousin, le prince de Dombes (tout juste 16 ans en 1589). La famille de Lorraine, quant à elle, considère la Bretagne comme déjà acquise et laisse sa pacification au soin de son gouverneur, le duc de Mercoeur.

Henri de Bourbon, prince de Dombes (1573-1608)
Henri de Bourbon, prince de Dombes (1573-1608)

La Bretagne étant laissée à l’écart des grandes manoeuvres françaises, Anglais et Espagnols ont tout le loisir d’y poursuivre leurs propres intérêts, sous couvert d’aider chacun l’un des camps. Philippe II d’Espagne cherche à y bâtir un point d’appui pour tenter une nouvelle invasion de l’Angleterre, après l’échec retentissant de l’Invincible Armada en 1588 (voir la vidéo ci-dessous). En réaction, Elizabeth d’Angleterre veut établir une ligne de défense avancée au sud de la Manche avant la reconstruction de la flotte espagnole. Pour les deux royaumes, il s’agit seulement d’un nouvel épisode de la guerre anglo-espagnole (1585-1604). Leurs interventions en Bretagne se concrétisent donc par l’envoi de forces expéditionnaires.

Voyons à présent comment ces forces se comportent sur le terrain pour atteindre leurs objectifs.

Du côté des Ligueurs, le duc de Mercoeur commence par rassembler ses troupes afin de reprendre les places fortes fidèles à Henri IV. Quelques milliers d’Espagnols débarquent au Sud en 1590 pour lui prêter main-forte. Ils sont commandés par Don Juan d’Aquila dont la véritable mission est bien de conquérir un port d’où une nouvelle Invincible Armada pourra se lancer sur l’Angleterre. Les Espagnols participent donc de mauvaise grâce aux campagnes de Mercoeur contre les protestants. Ils se concentrent en fait sur la construction de deux forteresses : l’une au Sud, à Blavet (Port-Louis), qui sera leur tête de pont ; l’autre à l’Ouest, sur la presqu’île de Crozon, face à Brest dont la rade, une fois la ville conquise, pourrait abriter toute la flotte espagnole.

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Citadelle de Port-Louis, aujourd’hui. On remarque bien les bastions « à oreilles » construits par les Espagnols.

Les troupes royalistes, dispersées en petites compagnies, cherchent à se regrouper dans quelques places fortes. Pour les y aider, une armée anglaise débarque sur la côte Nord. Elle est commandée par le meilleur général anglais de son temps, John Norreys. Expérimenté, Norreys n’en est pas à sa première campagne ; il a déjà combattu en Hollande, en Irlande et même en Espagne. La Reine Elizabeth lui fait confiance pour assister Henri IV, mais ne lui accordera de renforts qu’avec beaucoup de difficulté, persuadée de devoir bientôt défendre son royaume contre une invasion espagnole. En somme, la Bretagne constitue une ligne avancée à conquérir pour les deux royaumes : défensive pour les Anglais, offensive pour les Espagnols.

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John Norreys. Unknown, British (English) School – National Trust Collections

En échange de son aide, Londres espère se voir octroyer un port fortifié en Bretagne pour servir de base à ses troupes. Brest serait idéal. Malgré l’accord des négociateurs français, cet espoir reste vain. Pire, le gouverneur de Brest, René de Rieux, seigneur de Sourdéac, fait savoir qu’il préférerait rejoindre la Ligue plutôt que d’accepter une garnison anglaise.

René de Rieux, seigneur de Sourdéac (1548-1628)
René de Rieux, seigneur de Sourdéac (1548-1628)

Ayant lentement réuni ses troupes, Norreys débarque finalement à Paimpol en mai 1591 à la tête de 2400 hommes, dont seulement 1500 vétérans. Quelques jours à peine après son arrivée, il rejoint le prince de Dombes qui assiège Guingamp. L’artillerie anglaise parvient à faire une brèche dans les murailles, et la ville se rend le lendemain de son arrivée. Pendant les semaines suivantes, Norreys ne parvient à arracher que quelques escarmouches aux forces ligueuses qui évitent facilement le combat. Cela peut paraître surprenant, mais il faut réaliser que les déplacements anglais s’effectuent au rythme des boeufs tirant les lourds canons. Les Espagnols, quant à eux, sont plus manoeuvriers, car ils peuvent laisser leur artillerie sur leur point d’appui de Blavet puis de Crozon. Leur infanterie peut donc se déplacer rapidement.

Pendant l’été 1591, les forces anglaises souffrent de maladies et de désertions. Faute de combats sérieux, certains soldats vendent leurs armes pour se payer la traversée de retour.

En vue de l’hiver, les forces royalistes se retirent vers le Maine et, faute de point d’appui assez fort, Norreys n’a pas de meilleur choix que de les suivre, malgré ses ordres de protéger les côtes. En chemin, les Anglais sont harcelés par les Ligueurs et, pillant pour survivre, se heurtent aux paysans. En décembre, il ne reste au général que 800 hommes capables de porter les armes, campant dans la région de Laval.

carte-article-1590-1592

En février 1592, Norreys est rappelé à Londres pour s’expliquer devant sa Reine. Il  n’a d’autre choix que de laisser son armée aux ordres de son second. Pendant son absence, les Anglais et les royalistes sont écrasés par les Tercios d’Aguila et les troupes de Mercoeur devant Craon en mai 1592.

Tercios
Les carrés de piquiers espagnols, plus connus sous le nom de Tercios

Hésitations et prétentions anglaises

A Londres, le général Norreys est très mal accueilli par sa Reine, rendue furieuse par les nouvelles demandes d’assistance de la part d’Henri IV. Ce dernier veut concentrer ses forces pour la conquête de Paris et souhaite laisser les Anglais se débrouiller seuls dans l’Ouest. Pendant les négociations, Elizabeth exige de nouveau un port en garantie des dettes françaises (frais d’entretien des troupes anglaises). Si Brest demeure leur premier choix, Saint-Malo ou Morlaix feraient aussi l’affaire. En juin, un accord est finalement signé prévoyant que les Anglais pourraient prendre possession du premier port capturé et le conserver jusqu’au remboursement de l’aide anglaise.

La signature de cet accord de juin 1592 est un moment clé. Ce texte va dès lors faire peser sur Morlaix une grande menace. Tout d’abord, Morlaix et Saint-Malo sont les deux principaux ports à conquérir sur la Manche. Même si Morlaix n’est pas leur premier choix, c’est celui des deux qu’ils pourraient capturer le plus facilement. Ensuite, une fois la ville aux mains des Anglais, il sera bien difficile de les en déloger. Les dettes françaises seront longues à solder et l’avantage acquis serait stratégiquement trop précieux face aux Espagnols. Une présence anglaise prolongée à Morlaix serait donc prévisible en cas de mise en oeuvre de cet accord (deux siècles d’occupation à Calais).

Heureusement pour Morlaix, Norreys qui prépare une nouvelle armée, concentre d’abord sa planification sur une prise rapide de Saint-Malo. Il est persuadé que cette place « indépendante » ne serait pas soutenue et pourrait tomber sous le coup de la surprise. Hélas, enchaînant les contre-temps, il ne parvient pas à réunir ses troupes à temps, et n’arrive à Caen qu’en janvier 1593, bien trop tard pour une attaque surprise de Saint-Malo.

Côté français, Henri IV a nommé le maréchal d’Aumont à la tête des troupes en Bretagne. Ce vieux soldat comprend mieux les difficultés de Norreys et lui offre Paimpol et l’île de Bréhat (située en face) comme base en Bretagne. L’Anglais accepte aussitôt et requiert des hommes et des fonds auprès de Londres pour fortifier la place. En attendant l’achèvement des travaux, et contrairement aux ordres de la Reine, Norreys choisi de maintenir ses troupes dans le Maine. Il ne veut pas s’éloigner des forces royalistes et se retrouver seul en Bretagne face aux Espagnols.

Aumont
Maréchal d’Aumont (1522-1595)

Malheureusement pour les plans de Norreys, la situation stratégique se renverse à ce moment là. La marine espagnole reprend ses incursions dans la Manche, puis survient la conversion de Henri IV au catholicisme, assortie d’une trêve avec la Ligue. Elizabeth, à bout de patience, ordonne alors à Norreys de ramener ses troupes au Nord de la Manche. L’Angleterre ne peut plus se permettre de disperser ses forces alors qu’une attaque espagnole semble imminente et que l’alliance avec la France est compromise.

Morlaix, sur la route de Brest

Profitant des dissensions entre Henri IV et Elizabeth, les Espagnols ne restent pas inactifs en Bretagne. Renforcé de plusieurs milliers d’hommes, Aguila prépare la prise de Brest et de sa rade. Au Sud du goulet, sur une des pointes rocheuses de la presqu’île de Crozon, les Espagnols commencent la construction d’une forteresse, baptisée « El Léon« , pour contrôler l’entrée de la rade de Brest. Aujourd’hui, cette pointe s’appelle encore la pointe des Espagnols.

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Pointe des Espagnols, vu de la mer (photo par Michael Rapp)

La menace est prise suffisamment au sérieux par Elizabeth qui autorise finalement Norreys à rester en Bretagne et à s’installer à Paimpol pour l’hiver. Au printemps suivant (1594), Norreys entame une série d’opérations pour séparer les ligueurs et les Espagnols. Il entend profiter de ses troupes fraîches pour prendre enfin l’ascendant sur Aguila.

Lors d’un de ces mouvements, il poursuit les ligueurs jusqu’aux environs de Morlaix et découvre que la ville pourrait être prise avec son artillerie. En mai, il rencontre Aguila près de Primel, mais l’Espagnol refuse le combat et se retire. En juin, il le retrouve à l’Ouest de Brest, construisant une nouvelle fortification pour faire face à « El Léon ». Encore une fois, Aguila s’enfuit et se replie vers Carhaix.

En confiance, Norreys prépare alors un plan d’attaque contre Morlaix, mais est rappelé une nouvelle fois à Londres. Elizabeth s’est décidée à mettre sur pied une véritable force expéditionnaire pour sauver Brest et pourquoi pas se l’approprier par la force.

Deux années après l’accord menaçant de 1592, Morlaix court pour la première fois le risque de devenir anglaise. Norreys a enfin compris que c’était le seul port à sa portée et va bientôt disposer des forces nécessaires. Une course contre la montre va s’engager entre lui et le maréchal d’Aumont.

En août 1594, profitant de l’absence de Norreys, le maréchal d’Aumont décide de mettre en oeuvre lui-même le plan du général anglais et de prendre la ville sans ses encombrants alliés. Il dresse son camp à Lanmeur où il attend son convoi d’artillerie.

Après 5 années de rébellion, la détermination de beaucoup de Morlaisiens semble s’être atténuée. Il faut dire que la situation n’est plus tout à fait la même. Au niveau du royaume d’abord, le cardinal de Bourbon est mort, laissant divisés les prétendants catholiques, et Henri IV a fini par se convertir en juillet 1593 (« Paris vaut bien une messe« ).

L'abjuration d'Henri IV, gravure issue de l'ouvrage Histoire de France, par François GUIZOT, France, 1875.
L’abjuration d’Henri IV, gravure issue de l’ouvrage Histoire de France, par François GUIZOT, France, 1875.

Localement aussi la situation s’est dégradée. En mai 1592, le sieur de Kergariou, gouverneur de Morlaix, meurt et le seigneur de Rosampoul lui succède. A chacun de leurs passages, les troupes espagnoles pillent les campagnes et les Anglais ne sont pas en reste. Au printemps 1594, les paysans du Léon, fatigués des violences de gens de guerre, se révoltent et tuent quelques centaines de ligueurs près de Lesneven. En représailles, le comte de La Maignane, ligueur fanatique, massacre 2 000 paysans, dévaste les paroisses révoltées et se réfugie à Morlaix avec son butin. Le seigneur de Sourdeac, gouverneur de Brest, en profite pour soumettre aisément le Léon à la cause du roi, faisant de Morlaix la dernière place forte ligueuse du Nord de la Basse-Bretagne.

En août 1594, l’installation de l’armée royale à seulement 15 kilomètres de la ville rend tout d’un coup beaucoup plus concrètes les conséquences prévisibles d’une rébellion contre le pouvoir royal. Les provinces et les villes du Royaume se rendent une à une au roi, il est peut-être temps pour Morlaix de changer de camp.

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Morlaix se rend, juste à temps

Albert Le Grand, dans ses Vies des Saints de la Bretagne Armorique, rédigées entre 1628 et 1634, donne force détails de la prise de sa ville natale par les troupes royales. Il est certes trop jeune pour l’avoir vécu en personne, mais a pu interroger de nombreux témoins.

Après avoir installé son armée à Lanmeur (à 15 km de Morlaix), le maréchal d’Aumont écrit aux Morlaisiens pour demander leur reddition et promet un sauf conduit pour entamer des pourparlers. Les bourgeois sont tentés par cette proposition alléchante. Le débat est vif avec le gouverneur, Monsieur de Rosampoul, déjà outré de leur refus de laisser entrer en ville le régiment du comte de La Maignane, contraint de camper dans un faubourg près du château. A la fin de la réunion, une douzaine d’habitants favorables aux pourparlers se retrouvent en secret dans une des chapelles de l’église Saint-Melaine. Certaines sources parlent de la chapelle Saint-Yves, d’autres de celle de Notre-Dame des Neiges.

Albert Le Grand raconte que cette rencontre se fait à l’initiative du sénéchal (premier juge de la ville), le vénérable Bernard Le Bihan. Ce dernier est depuis 1589 l’un des trois chefs du Conseil de la Sainte Union, avec le prévot de la collégiale et le gouverneur de la ville.

Maison Penanault à Morlaix, bâtie par Bernard Le Bihan.
Maison Penanault à Morlaix, bâtie par Bernard Le Bihan.

Là, le vieil homme propose un stratagème pour répondre à la proposition du maréchal, sans éveiller les soupçons de Rosampoul. A l’assemblée de ville suivante, réunie opportunément en l’absence du gouverneur, Bernard Le Bihan émet l’idée que l’on envoie quelques députés prier le maréchal de retirer son armée 15 jours en attendant l’issue des discussions de paix en cours entre le duc de Mercoeur et sa soeur la Reine Louise de Lorraine, veuve d’Henri III. Le sénéchal propose même de payer 10 000 écus, estimant que la destruction d’un seul faubourg coûterait bien plus aux bourgeois. L’assemblée est convaincue et désignent même, comme représentants, les quatre hommes proposés par Bernard Le Bihan. Ceux-ci ne perdent pas une minute et foncent vers Lanmeur, poursuivis en vain par six cuirassiers envoyés par le gouverneur qui flaire la combine.

Le 24 août 1594, les quatre députés morlaisiens rencontrent le maréchal d’Aumont, présentent leurs conditions et s’accordent sur l’entrée des troupes royales dès le lendemain matin. Les Morlaisiens obtiennent une reddition aux termes plutôt favorables. Il faut rappeler ici que le maréchal ne peut se permettre un long siège. Certes, les canons que Norreys doit ramener auraient raison rapidement des vieux remparts, mais c’est justement ce que le Français veut éviter. Selon les termes du fameux accord de 1592 entre Henri IV et Elizabeth, toute ville prise par les Anglais leur serait laissée en gage jusqu’au remboursement des sommes prêtées par la reine. D’Aumont sait donc bien que le temps lui est compté car Norreys sera bientôt de retour. Morlaix est la dernière ville de valeur sur la Manche ; il doit la reprendre seul ou se résoudre à l’abandonner aux Anglais.

Deux députés restent dans le camp de Lanmeur comme otages tandis que les deux autres rentrent en ville. Il leur faut organiser l’entrée des troupes royales sans éveiller les soupçons du gouverneur. Ils font donc courir le bruit que le maréchal d’Aumont a accepté de retirer ses troupes et que le seul danger pour les habitants sont les pillards du régiment du comte de La Maignane. Albert Le Grand nous raconte que la soirée du 24 août fut particulièrement angoissante pour les habitants : « le soir dudit jour courut parmi la ville une frayeur sourde, tout le monde estant en épouvante, ne sachant bonnement de quoi, et en cet effroi il fut fait commandement de tenir les lanternes aux fenêtres, et se tenir près pour recevoir l’ennemi. » Dans la confusion, les partisans de la reddition au roi réussissent à placer des hommes à eux aux portes des Vignes et de Notre-Dame.

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Reconstitution de Morlaix vers 1600. La porte Notre-Dame au centre.

Le vendredi 25 août avant l’aube, les troupes du maréchal d’Aumont descendent la rue des Vignes dont la porte leur est grande ouverte. Pour rester hors de vue de la garnison ligueuse du château, les soldats s’alignent vers le Nord dans le faubourg de Saint-Melaine et se dirigent vers la porte Notre-Dame pour entrer dans la ville close. Le maréchal rencontre les juges et le conseil de ville devant le couvent des Jacobins. Recevant les clés de la ville des mains du procureur-syndic, il demande aux habitants de mettre une écharpe blanche ou un ruban blanc à leur chapeau. C’est un rappel au fameux panache blanc du roi que le maréchal porte lui-même tandis qu’il s’avance dans la rue au Fil au milieu de sa cavalerie.

Arrivés devant la porte de la ville close, contrairement au plan du sénéchal, le pont est encore levé. Albert Le Grand prétend qu’un orfèvre crochète la porte piétonne et abaisse le pont laissant entrer les compagnies royales qui se répartissent dans les rues.

Ainsi, au lever du jour, quand les Morlaisiens ouvrent leurs fenêtres, ils découvrent leurs rues remplies de soldats. Plusieurs nobles et des soldats ligueurs parviennent de justesse à rejoindre la garnison au château mais sans pouvoir emporter vivres ou munitions.

Après cinq ans de révolte, Morlaix est tombée en quelques heures, sans une goutte de sang. Hélas, les ligueurs se barricadent dans la citadelle qui surplombe la ville. De là, ils peuvent attendre le secours du duc de Mercoeur et des Tercios espagnols.

Le château de Morlaix assiégé

Sans perdre de temps, le maréchal d’Aumont organise le siège du château, profitant des reliefs naturels et artificiels de la ville. Une compagnie de mousquetaires s’installe dans la tour de Notre-Dame du Mur du haut de laquelle ils surplombent une partie des bastions. A l’Est, une batterie est dressée sur la plate-forme inachevée de la tour de l’église Saint-Mathieu. Au Sud, une autre batterie est installée sur le mont Relais (au-dessus du Château) et pointée sur le donjon.

A l’abri des bastions et des remparts de la citadelle, le gouverneur de Morlaix peut compter sur une garnison de 200 hommes, renforcée par les 150 soldats du comte de La Maignane ainsi que 80 autres du capitaine Rostin. Les réfugiés représentent certes autant de bouches inutiles mais tous sont prêts à soutenir le siège, persuadés de l’arrivée prochaine des troupes de Mercoeur.

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Au grand dame des habitants, les coups de canons et de mousquets volent au-dessus de la ville. Les rues en vue du château ne sont plus sûres, des coups de feux sont tirés à la moindre lueur de chandelle aperçue. Les Morlaisiens assistent impuissants à la canonnade, qui ne tarde pas à endommager la dentelle de granit de la tour de Notre-Dame du Mur.

Les habitants persuadent heureusement le maréchal de retirer ses troupes de leur fragile collégiale. Ils ne peuvent en revanche pas sauver le clocher de Saint-Mathieu de l’explosion d’un des canons royaux, suite à un tir de réplique extraordinairement adroit d’un artilleur du château.

Depuis le mont Relais, la batterie restante parvient à ouvrir une brèche entre les bastions. Les assauts s’y succèdent en vain pendant plusieurs semaines. Les vivres des assiégés diminuent et ils doivent sacrifier les chevaux, puis faire la chasse aux chiens, aux chats et aux rats.

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Etapes de la prise du château de Morlaix en 1594

Fin août, le général Norreys arrive à Morlaix à la tête de 7500 hommes. Il arrive à peine quelques jours trop tard pour pouvoir revendiquer la ville. D’ailleurs, il s’est tant pressé qu’il a deux semaines d’avance sur ses munitions. L’arrivée de ces renforts ennemis incite le duc de Mercoeur à se presser et convainc aussi les Espagnols de quitter la pointe de Crozon. Les deux alliés se donnent rendez-vous à l’Abbaye du Relec, à 20 km au Sud de Morlaix, pour lever le siège et reprendre la ville. L’approche de Mercoeur donne du courage aux assiégés qui multiplient les sorties et en profitent pour exfiltrer discrètement les femmes et les blessés par une poterne donnant sur le Queffleuth.

Le 14 septembre, depuis Carhaix, le duc de Mercoeur envoie un messager au maréchal pour lui proposer une trêve de trois mois ou de se préparer à la bataille. Face aux ligueurs et aux Tercios réunis, le rapport de force est défavorable aux troupes royales, même renforcées des Anglais. Cependant, d’Aumont refuse d’abandonner les Morlaisiens qui se sont rendus en échange de sa protection. Il a réussi à prendre de vitesse les Anglais, ce n’est pas pour livrer la ville au pillage des Espagnols. Le maréchal se prépare donc à se battre. Un champ de bataille est délimité au Sud de Morlaix, tandis que deux navires anglais arrivent enfin au port chargés de poudre et de balles.

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Juan del Aguila vers 1587

Alors que s’approche la bataille, des dissensions apparaissent entre Mercoeur et Aquila. Le général espagnol exige de diriger la manoeuvre et de pouvoir ensuite piller Morlaix. C’est trop demander pour le duc de Mercoeur qui lui propose de mener l’avant-garde et de se saisir seulement des biens des traitres. Les deux orgueils semblent inconciliables, mais Mercoeur essaye quand même de ménager son allié.

Les espions du maréchal lui dévoilent ces tensions. D’Aumont organise alors une habile manoeuvre de déception. Il fait volontairement tomber entre les mains espagnoles une lettre adressée à Mercoeur dans laquelle il lui enjoint de mettre en oeuvre au plus vite l’accord convenu contre les Espagnols. Aquila tombe dans le piège et, se croyant trahi, rentre à Crozon avec ses troupes. Le 19 septembre, Mercoeur, n’ayant pas réussi à faire revenir les Espagnols, se retire vers Nantes.

Une compagnie royaliste venue vérifier cette retraite s’avance trop près et est presqu’entièrement anéantie par les soldats de Mercoeur. Le duc renvoie les prisonniers en demandant à d’Aumont de faire preuve de la même clémence envers les assiégés du château. Ces derniers comprennent alors que plus aucun secours n’est à espérer et demandent une trêve pour négocier leur reddition. La canonnade cesse enfin dans le ciel morlaisien. Le 22 septembre 1594, le maréchal d’Aumont entre dans le château de Morlaix d’où il peut enfin découvrir à ses pieds la ville complètement réduite à la fidélité au roi Henri IV.

Après la reprise totale de Morlaix, Norreys et Aumont peuvent concentrer leurs efforts sur la forteresse espagnole de Crozon. Il leur faudra plus d’un mois et de nombreux morts pour en venir à bout. Les troupes de Norreys, épuisées par ces deux sièges, rentrent définitivement en Angleterre. Les Espagnols se retranchent à Blavet et ne quittent la Bretagne qu’après la paix de Vervins, signée en 1598 entre Henri IV et Philippe II.

Pendant cette guerre de succession, dite de La Ligue, Morlaix a échappé de peu à une conquête anglaise. Henri IV ne faisait pas confiance aux Morlaisiens et, s’il y avait été contraint, il aurait bien pu laisser la ville tomber aux mains de ses alliés. La sagesse du maréchal d’Aumont et les conseils de ses capitaines bretons auront sans doute sauvé Morlaix de ce destin arrangé sur les bords de la Tamise en 1592.

A Morlaix, le retour complet à la paix n’est pas immédiat. Une sévère peste ravage la région en 1595, tandis que des brigands installés à Primel continuent de perturber l’accès à la baie pendant plusieurs années. Le conseil de la Sainte Union qui régente la ville depuis 1589 ne sera d’ailleurs dissout qu’en 1602. Je présenterai plus en détail les conséquences locales de la guerre de la Ligue dans un prochain article consacré à Morlaix sous Henri IV.

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