La Maison du Peuple et son quartier à travers les siècles (causerie)

Cet article est le texte d’une causerie donnée, le 6 novembre 2017, à la Maison du Peuple de Morlaix. Organisé par Alain et Anne-Marie Quesseveur, infatigables chevilles ouvrières de la restauration de ce lieu chargé d’histoire, cet événement a rassemblé 55 participants que je tiens à remercier ici. 

23231390_1700301956680909_5328061401441854079_n

Depuis bientôt 15 ans, j’effectue des recherches sur plusieurs habitants de ce quartier ayant vécu sous le règne Louis XIV. Après plusieurs échanges avec Anne-Marie Quesseveur, cette dernière m’a demandé de réaliser une causerie sur l’histoire du manoir de Troheou et de ses occupants. J’ai vite réalisé que ce domaine ne pouvait être isolé du quartier qui l’entoure, entre la rue de Ploujean et la place Cornic, entre le viaduc et la rampe Saint-Nicolas. C’est pourquoi, j’ai choisi de retracer l’évolution de tout le quartier au fil du temps : comment quelques hectares à flanc de coteau sont-ils devenus, au début du 17ème siècle, le cœur battant de l’économie morlaisienne puis comment ce quartier a-t-il évolué au cours des 3 siècles suivants pour devenir ce qu’il est aujourd’hui?

Ce périmètre espace-temps nous permettra de nous rapprocher progressivement du lieu où nous nous trouvons ce soir, la maison du peuple.

Qu’y avait-il ici avant 1550 ? Rien ou presque

Avant Morlaix : un site à l’écart des activités humaines

Capture d’écran 2017-11-09 à 15.25.25.png

Le quartier que nous étudions demeure en marge des vagues successives de peuplement attestées avant l’an mil.

Bien qu’ancienne, la présence humaine se concentre surtout sur la baie de Morlaix: j’en veux pour preuve l’exemple du Cairn de Barnenez, construit entre 4 500 et 3 500 ans avant notre ère, au moment où les hommes se sédentarisent.

Dans l’Antiquité, les Gallo-romains ne s’installent pas spécifiquement sur le site actuel de Morlaix ainsi que l’ont montré les fouilles menées à La Boissière en 1985 ou la présence de monnaies romaines retrouvées dans la rue des Lavoirs.

Enfin, lorsque les populations bretonnes traversent la Manche il y a 1 600 ans, elles s’organisent systématiquement dans les hauteurs, sur les plateaux, où elles fondent les paroisses dont les toponymes se caractérisent par la présence du préfixe « Plou » (Ploujean, Plouigneau, Plougonven, Plourin…). A Ploujean, par exemple, ils ont érigé la croix de Kerbaul.

Au début de l’histoire de Morlaix : un site situé à proximité d’un lieu de passage et d’échanges

Vers l’an mil, les vicomtes de Léon installent un lieu fortifié sur la colline surplombant la confluence du Queffleut et du Jarlot, ce qui marque le début de l’essor de Morlaix. De fait, un bourg castral se développe rapidement sur les pentes de ce relief baptisé « Mons Relaxus ».

Développement de Morlaix
La ville close de Morlaix et ses faubourgs.

En conséquence, vers 1100, pour organiser l’extension de la bourgade, les vicomtes de Léon font appel aux grandes abbayes de l’Ouest. Ils fondent ainsi 3 prieurés sur les principales routes d’accès à Morlaix : Saint-Mathieu vers le Sud sur le chemin de Plourin, Saint-Martin vers l’Ouest sur le chemin de Saint-Pol de Léon, et Saint-Melaine vers le Nord, sur le chemin de Ploujean.

Au cours du 13ème siècle, la ville va également se développer vers l’Est, toujours via le faubourg de Saint-Melaine, le long du chemin vers Rennes. Ce qui explique la fondation d’un couvent de Dominicains (actuels musée des Jacobins).

Notre quartier ne connaît cependant pas la même dynamique et demeure à l’écart du développement urbain : tout juste peut-on imaginer quelques pêcheurs ou paysans sommairement installés le long de la rive en contrebas du chemin vers Ploujean.

Du 15 au 16ème siècle : un site dans l’immédiate périphérie urbaine

A la fin du Moyen-Age, l’activité portuaire de Morlaix s’accroît grâce au commerce de la toile de lin. La ville-close demeure pourtant solidement retranchée derrière les remparts, tandis que l’extension des faubourgs s’est limitée aux abords immédiats de cette zone protégée.

capture-d_c3a9cran-2017-11-09-c3a0-15-47-02.png
Morlaix vers 1550

Mais arrêtons nous sur un évènement marquant : lors de la célèbre descente anglaise de 1522, cette riche place commerciale subit de graves destructions. A tel point que même la ville-close est partiellement détruite (la période de reconstruction qui s’ensuit nous a laissé la plupart des belles maisons à pans de bois encore visibles aujourd’hui).

C’est à la suite de cet épisode sanglant que les bourgeois morlaisiens organisent la défense de la baie ; ils construisent notamment le château du Taureau, achevé en 1552. Dans ce système de défense, selon certains spécialistes, il est possible qu’une tour de guet ait été implantée sur le site de la maison Penanault pour protéger le port.

L’extension de la zone protégée, au-delà des murs, permet désormais aux Morlaisiens les plus aisés, en quête de place, de s’installer le long de la rivière. Le nom ancien du quai de Tréguier (cité dans la réformation de 1677), la « rue de la rive », laisse en effet penser à une urbanisation des berges antérieure à l’aménagement portuaire.

L’âge d’or du quartier (17-18ème siècle)

Avant d’entrer dans le coeur du sujet, laissez-moi vous expliquer brièvement ma méthode de travail. Il n’existe pas vraiment de plan de Morlaix avant 1782, ni a fortiori de cadastre. Je me suis donc appuyé sur la réformation du domaine royal de 1677. Cette revue fiscale a conduit chaque propriétaire morlaisien à réaliser une description précise de ses biens immobiliers, en indiquant notamment les bornes et les origines de sa propriété. Toutes ces déclarations sont conservées aux archives départementales de Loire-Atlantique. En croisant ces éléments avec les données historiques, généalogiques et le plan de 1782, je suis parvenu à établir un tableau assez complet du quartier et de son évolution sous l’Ancien Régime.

Le temps des seigneurs : des manoirs péri-urbains au bout du port

A la fin du 16ème siècle, plusieurs notables morlaisiens cherchent à vivre au plus près de la ville sans pour autant renoncer au confort de leurs manoirs. Engagés dans des charges locales prenantes, ils doivent pouvoir se rendre à Morlaix parfois plusieurs fois dans la journée. Ils construisent alors ce qu’on peut appeler des manoirs « périurbains ».

Capture d’écran 2017-11-10 à 11.25.50.png
Morlaix vers 1610

A mi-chemin entre le vallon de Troudousten et l’église Saint-Melaine, la famille Le Bihan construit le premier de ces manoirs périurbains le long de la rive : la maison Penanault. Les autres manoirs de la famille sont plutôt à l’Ouest de la rivière, à Pennelé et au Roudour notamment.

Après recoupements, je considère que l’édification de la maison Penanault peut être attribuée en particulier à Bernardin Le Bihan du Roudour, devenu sénéchal (1er juge royal) de Morlaix dans les années 1570. Cet homme est resté célèbre dans l’histoire locale pour avoir mené les négociations de reddition de Morlaix aux troupes royales en 1594. Il meurt à la fin de l’année 1594 et il semble que ses héritiers, moins engagés dans la vie publique morlaisienne, aient préféré vivre dans leur manoir du Roudour.

Cette année 1594 voit aussi l’arrivée à Morlaix d’un jeune garçon, page du Maréchal d’Aumont, qui va lui aussi contribuer à l’essor du quartier. Originaire du Dauphiné, Jacques du Gratz, prend le nom de sieur de Beauregard, du nom d’un petit lieu noble à côté du château de Boiséon. Or, c’est un de ses occupants, Pierre de Boiséon qui devient justement gouverneur de Morlaix après la reprise de la ville. Les liens « de proximité » entretenus entre les deux hommes sont suffisamment développés pour que Jacques du Gratz devienne son lieutenant dans les années 1600, poste qu’il conserve auprès de son fils, Claude de Boiséon. Avant 1611, le sieur de Beauregard épouse Françoise Le Bihan, la nièce du bâtisseur de Penanault. Ce couple est très probablement à l’origine du manoir de Troheou, installé sur les « combots » (du breton kombot qui signifie étage ou terrasse) à mi-hauteur entre la rive et la rue de Ploujean.

Pour divertir cette population aisée, le long du chemin descendant à la rivière est aménagé un espace pour un sport qui connait un véritable engouement à l’époque : le jeu de paume (250 salles à Paris en 1596). C’est à cet emplacement qu’est installée aujourd’hui la Maison du Peuple (la forme du bâtiment actuel autour d’une cour a peut-être été influencée par cette première organisation de l’espace).

french_jeu_de_paume_in_the_17th_century_0-e1419862988620.jpg
Salle de jeu de Paume sous Louis XIII

En haut de la rue de Ploujean, un troisième manoir est construit à peu près au même moment, par une famille de Ploujean, les de La Forest, qui ont donné notamment un bailli de Morlaix (2ème juge royal) vers 1550. Les sources étant lacunaires en dehors des origine de propriété, ce manoir n’a pas laissé de nom spécifique dans l’histoire, autre que celui de ses propriétaires ultérieurs, les du Trevou de Breffeillac (de 1669 à 1813).

Petit aparté concernant le quartier à cette période, certains érudits posent l’hypothèse de la naissance d’Albert Le Grand, célèbre moine morlaisien à l’emplacement de la maison du Peuple en 1601. En ce qui me concerne, je n’ai pas retrouvé de traces formelles de la présence des parents d’Albert Le Grand à cet endroit. Par contre, j’ai pu établir que sa soeur Anne vend une maison non loin, en 1627. Est-ce la maison de ses parents?

Capture d’écran 2017-11-11 à 11.04.45.png
Morlaix vers 1677, la maison vendue par Anne Le Grand en 1627 est la numéro 6. Le Jeu de Paume est marqué F

Quoiqu’il en soit, les trois manoirs décrits précédemment se « partagent » globalement l’espace libre.

Le temps des négociants : un quartier qui s’impose comme la zone logistique principale de Morlaix

Si les manoirs font figure de propriétés « isolées » lors de leurs constructions, ils vont être intégrés petit à petit dans le tissu urbain morlaisien par le biais d’activités économiques qui se développent en parallèle sur le quai voisin, le quai de Tréguier, aussi connu sous la dénomination de quai des Lances. Partant de la ville, ces activités portuaires s’étendent toujours plus au Nord vers la baie de Morlaix, rejoignant puis intégrant des zones moins densément peuplées.

Capture d’écran 2017-11-11 à 11.07.27.png
En A, l’église St-Melaine, en E, H et I, les manoirs péri-urbains.

S’il est difficile de dater précisément la construction du quai des Lances, un faisceau d’indices plaide pour le développement en 2 temps du quartier : une urbanisation progressive à partir du 16ème siècle (rue de la rive) et un essor au début du 17ème siècle (quai).

Le premier indice est la présence de maisons à Pondalez, typiques du 16ème siècle, dans cet alignement. En 1850, la « maison de Monsieur Querret », que je n’ai pas encore pu localiser avec précision, est décrite ainsi parmi les 24 maisons qui constituent l’ensemble du quai. Il pourrait d’ailleurs s’agir de la même maison dans le dessin d’Alfred Guesdon de 1833. A cela s’ajoute le fait qu’une maison est déjà décrite comme «en ruine» en 1632 en bas de la Grande Venelle. Or, cette rue est encore nommée rue neuve en 1677. Enfin, la réformation du domaine royal de 1677, qui permet de connaître l’origine de propriété de ces maisons, situe l’origine du quai dans les années 1620-1650 comme détaillé dans mon article sur le quai de Tréguier en 1677.

Comment s’organisent les maisons-commerces du quai? Le prisage en 1727 des biens d’une de ses habitantes et commerçante, la veuve Marie Coroller, nous permet de rentrer dans l’une de ces maisons (voir la reconstitution par étage ci-dessous) et d’en déduire certaines caractéristiques. Ces maisons s’appuient sur le rocher, creusé au maximum, créant ainsi une belle série d’entrepôts au niveau du quai.

Capture d_écran 2017-11-11 à 11.19.09
Reconstitution de la maison de Marie Coroller, sur le quai des Lances, d’après le prisage de 1727.

Dans ces celliers oeuvrent en particulier les pacqueurs des négociants en toile de lin. Ils sont chargés de trier les pièces de toile par qualité et de constituer les ballots pour les clients, anglais pour la plupart. Installés juste au-dessus, les négociants qui les emploient peuvent surveiller aisément cette partie extrêmement rentable de leur commerce. Comme on peut le voir sur le croquis ci dessous, les jardins en combots, situés au niveau du toit, donnent accès à la rue de Ploujean ou à la venelle du Rozennic.

capture-d_c3a9cran-2017-11-10-c3a0-12-24-35-e1510416536532.png

A la jonction entre la zone du quai et la zone répartie entre les manoirs, découvrons à présent un bâtiment singulier : une quatrième maison qui pourrait presque avoir été un manoir périurbain. Sa date de construction fait débat parmi les historiens, certains y voyant même une maison du 18ème siècle.

En regardant attentivement la forme de cette bâtisse, on remarque facilement l’angle coupé à l’arrière. Cette contrainte ne peut-être à mon avis que le résultat d’une adaptation à la parcelle, déjà limitée par le chemin montant à Troheou et par le jeu de Paume de l’autre côté. C’est la preuve que cette maison est bien postérieure à celle de Troheou et à rattacher à l’urbanisation du quai des Lances.

Capture d_écran 2017-11-10 à 12.14.46
La maison Tournemouche (G) et son angle coupé en raison du Jeu de Paume (F) de Troheou (H)

J’ai longtemps hésité sur le nom à donner à cette maison. Comme le manoir en haut de la rue de Ploujean, elle est connue sous celui de ses propriétaires. Lors de la réformation de 1677, la dernière maison du quai des Lances appartient à Madame de Coatlosquet et à Jean Le Borgne, tous deux héritiers des soeurs Françoise et Madeleine Siochan. J’ai donc commencé à utiliser « maison Siochan », avant de comprendre qu’elles en avaient hérité de Vincent Partevaux de Portzboden.

Puis, en relisant attentivement les textes, j’ai réalisé que le bâtiment est divisé au moment de la réformation, et que la partie voisine, appartenant à Monsieur de Tournemouche du Bodon, doit être prise en compte dans cette quête des origines. L’organisation du bâtiment, une seule entrée pour deux ailes, implique probablement une construction par deux familles, proches parents sans doute. C’est le cas de François et Jacques de Tournemouche qui partagent la succession de leurs parents en 1618. Autre élément en leur faveur, leur soeur Marguerite est la mère de Françoise Le Bihan, autrement dit madame du Gratz de Beauregard. C’est donc en voisins de leur soeur vivant à Troheou, que les frères Tournemouche auraient construit cette grande maison au bout du quai. Je propose donc de la baptiser à présent « maison Tournemouche ».

Capture d’écran 2017-11-10 à 13.03.09.png

Au moment de la réformation du domaine, les enfants ou les petits-enfants des constructeurs occupent les manoirs du quartier. Parallèlement et c’est d’importance, nous le verrons un peu plus loin, certains négociants du quai deviennent aussi banquiers.

C’est justement le cas des habitants de Troheou, où s’est installé un des gendres de Jacques du Gratz, Louis Musnier de Quatremarres, négociant et banquier. Il est probablement celui qui a fait construire la fontaine encore visible au fond de la salle des fêtes de la maison du peuple. Son fils, François-Louis Musnier, né dans ce manoir en 1657, s’installe à Paris. Il garde cependant un lien avec le domaine familial puisqu’il se fait appeler Monsieur de Troheou lorsqu’il est témoin au mariage de mademoiselle Poquelin, la fille de Molière (certains auteurs du 19ème siècle ont même émis l’idée que cet homme avait pu recueillir les manuscrits originaux du célèbre auteur).

C’est à Louis Musnier que Jacques Alain de La Mare, banquier et mari de Marie Coroller, dont nous avons vu en détail la maison sur le quai (n°14 sur le plan ci-dessus), rachète le manoir de Troheou en 1682. Il l’acquiert pour une belle somme : 15 000 Livres exactement, soit environ 10 fois le prix d’une ferme avec 8 hectares de terre. Cette dépense importante s’explique par le besoin de demeurer à proximité directe de ses affaires (il installe une petite maison presque entièrement vitrée au bout du jardin, en surplomb du quai pour surveiller les allers et venues des bateaux) tout en déménageant dans un lieu assez grand pour loger sa très nombreuse famille, dont j’ai déjà parlé dans un précédent article.

Ainsi, nous constatons que la jonction entre des manoirs jadis isolés et le quai est désormais achevée et qu’en conséquence, la typologie sociale du quartier commence à changer.

Le temps des rentiers : le cœur de l’activité portuaire se déplace côté Léon

Depuis Troheou, la veuve de Jacques Alain (mort en 1687), Marie Coroller, gère, pendant près de 40 ans, l’énorme domaine foncier constitué par son mari. Venant d’une vingtaine de paroisses des environs, des centaines de fermiers se rendent tous les ans à Morlaix pour y payer leur loyer. Petite anecdote : peu avant la mort sa mère, un des fils Alain revient vivre à Morlaix et s’installe dans le quartier pour pouvoir « surveiller » de plus près le futur héritage. Pierre-Jérôme Alain de Montafilant loue donc l’hôtel de Breisseillac, en haut de la rue de Ploujean à partir de 1725 et jusqu’à sa mort en 1751. Il semble apprécier particulièrement les allées de son immense jardin, qu’il parcourt au moyen d’une petite cabane sur roulette dans lequel il a fait aménager un lit confortable.

A la mort de Marie Coroller en 1727, Troheou passe à une de ses filles, Madeleine-Céleste Alain, mariée à Monsieur du Merdy de Catuelan. On notera avec intérêt que son petit-fils et filleul, le comte de Catuelan, qui a sans doute gambadé enfant dans le jardin de sa grand-mère morlaisienne, a participé à la première traduction intégrale des oeuvres de Shakespeare.

Capture d’écran 2017-11-10 à 13.27.43.png
Sur ce croquis de Troheou, établi par mes soins d’après le prisage de 1727, on distingue le puits à dôme, encore présent, et l’aile aujourd’hui disparue. Le bâtiment principal a survécu dans ses dimensions d’alors. Ce prisage fera l’objet prochainement d’un travail de publication en ligne.

A la fin des années 1730, Philippe Miron, maire de Morlaix en 1751, succède aux Catuelan comme occupant du domaine. A sa mort en 1781, Troheou est racheté par le vicomte de Kerouartz. Les manoirs du quartier continuent donc à attirer une population aisée.

Sur le quai, la famille Salaun, par acquisition et par héritage, réussi, au cours du 18ème siècle, à réunir de nouveau les deux ailes de la maison Tournemouche. Apparemment, il s’agit d’un investissement locatif mené par toute une parentèle. En effet, la maison reste possédée en indivision entre plusieurs propriétaires, et les appartements sont loués par des familles fortunées. Las, au début des années 1780, la faillite de l’un des co-propriétaires force les autres à se séparer de la maison.

En 1784, la maison Tournemouche est donc vendue par Messieurs Gueguen et Salaun à deux couples du réseau familial Kerouartz et leurs affiliés les Le Grand. C’est un nouveau groupe de voisins liés par le sang qui apparaît alors dans le quartier. On note également que lors de cette vente, il y a toujours un magasin-entrepôt dans la partie sous les lances (occupé par les frères Beau, dont l’un est sans doute le grand-père du peintre Alfred Beau). Claude-Youenn Roussel et Benoit de Bergevin ont d’ailleurs consacré un passionnant ouvrage à l’un de ces acquéreurs, Le Grand du Quellenec.

Cependant, cet apparent dynamisme du quartier est un peu en trompe l’oeil car il va subir la concurrence d’autres quartiers plus « modernes ». Notamment, à partir de 1732, de l’autre côté du port, débute le prolongement du quai de Léon. Au cours des décennies suivantes, les grandes maisons de négoce s’y installent dans des bâtiments plus larges avec plus de place pour stocker les marchandises. Tous les négociants ne changent pourtant pas de rive et le quai de Tréguier demeure attractif. Ainsi, Penanault appartient à la famille Cruypenningks (hollandais), dont est issu le maire de Morlaix en 1757. Cette famille tire principalement ses importants revenus des ventes de prises de guerre et de l’importation du tabac.

Capture d’écran 2017-11-10 à 13.35.04.png

Les reconversions du quartier (19-20ème siècle)

Sous la Révolution et l’Empire : changements de propriétaires ?

Sous la Révolution, Troheou est vendu comme bien national suite à l’émigration de Monsieur de Kerouartz. L’expertise, menée par Jean-Baptiste Souvestre (le père d’Emile, l’auteur breton), nous apprend que les occupants du 18ème siècle ont amélioré les lieux, notamment en ajoutant des cheminées en marbre et une maison dans l’impasse de Tréguier, servant sans doute à leurs carrosses. Troheou est ensuite récupéré par la famille et racheté à l’Etat par les demoiselles Kerouartz, qui servent de prête-nom (elles sont mineures lors de l’achat). La Maison Tournemouche connait le même sort et la partie vers l’aval reste dans la famille Le Grand.

Capture d’écran 2017-11-10 à 13.53.20.png
On distingue l’aile disparue de Troheou avec ses deux lucarnes, au dessus de l’impasse de Tréguier. Dessin de Le Guennec, d’après un tableau d’Ozanne.

Si ces propriétés parviennent à demeurer dans le giron des vieilles familles, tel n’est pas le cas de tous les manoirs. Par exemple, en haut de la rue de Ploujean, le manoir des de Trevou de Breffeillac est vendu à Philippe-Mathurin Le Denmat, marchand de vin, en même temps que le château de Trofeunteuniou, en Ploujean.

Cet homme nous est présenté par Joseph Lohou, historien de Callac, dont sont originaires les Denmat : « resté célibataire, son économie et son comportement vis à vis de l’argent est légendaire dans le pays ; vêtu de gros drap, actif, infatigable, et prenant à peine le temps de manger son pain et son oignon, il monte sans cesse son cheval osseux, courant à ses nombreuses et lucratives affaires. » Il meurt sans enfants en 1821 : ses nombreux biens passent à sa petite-nièce réputée pour sa grande beauté, Émilie-Barbe Guitton, comtesse de Saint-Prix. Il ne semble pas en revanche que les Saint-Prix vivent dans la rue de Ploujean, préférant, quand ils résident à Morlaix, leur hôtel en bas de la rue de Bourret.

madame_de_saint_prix
Emilie-Barbe Guitton vers 1860. Elle est alors âgée d’environ 70 ans.

Le quartier face à la Révolution Industrielle.

Avec l’avènement de la Révolution Industrielle, le quartier va changer de morphologie de par l’adaptation du bâti existant, notamment à des fins commerciales.

Ainsi, en 1818, François-Marie Andrieux vivant sur le quai des Lances, rachète la propriété Diot (ancien jeu de Paume – A sur le plan ci-après) sur le port pour y transférer son espace commercial. En 1826, il rachète aussi Troheou aux Kerouartz. Dans les années 1840, 50 ouvriers travaillent à Morlaix au tri des chiffons pour alimenter les papeteries Andrieux installées dans la vallée du Queffleut. Le port connait à cette période une nouvelle dynamique avec la création par Edouard Corbière d’une ligne régulière de bateau à vapeur entre Morlaix et Le Havre.

Capture d’écran 2017-11-10 à 13.58.06.png

En 1854, les Andrieux cèdent Troheou, préférant sans doute vivre dans les belles maisons construites à côté de leur usine de La Lande (à Pleyber-Christ). Le domaine est divisé entre leur ancien associé Jean-François Vallée, qui achète le manoir et une partie du jardin, et Laurent Croguennec, qui installe une tonnellerie à l’emplacement de l’ancien jeu de paume.

Un autre manoir subit des transformations : selon Marthe Le Clech dans son ouvrage consacré à l’hôtel de l’Europe, la lance de la maison Tournemouche est démolie vers 1854 par l’entrepreneur Schmitt. On peut penser qu’il s’agit de moderniser la façade et d’installer un espace commercial au rez-de-chaussée.

Le renouveau touche aussi les infrastructures publiques. En 1857, la maison à lance accolée à la maison Tournemouche est aussi remplacée par une maison moderne. La fontaine du Manac’h, à l’origine située sur la façade de cette vieille maison doit être déplacée. La municipalité décide de l’installer en bas de l’impasse montant à Troheou, en prévoyant une fontaine-pompe dotée d’un réservoir de 4 500 litres.

IMG_8577
Vers 1880. Maison Tournemouche, avec à son pied, la nouvelle fontaine du Manac’h, déplacée en 1857 après la construction de la maison à droite sur l’image.

1857 est aussi l’année de la première photographie du quartier, commentée par JM Pouliquen sur son blog. Parallèlement, le port change d’aspect avec un pont tournant et la construction d’écluses, permettant aux navires de ne plus s’échouer à marée basse.

Enfin, à partir de 1861, en préparation du chantier du viaduc, une partie du bassin est recouverte jusqu’à l’emplacement prévu des piles. Les maisons à lance disparaissent peu à peu, au rythme de la couverture du bassin : loin des quais, les entrepôts sont devenus inutiles.

capture-d_c3a9cran-2017-11-10-c3a0-14-01-40-e1510501085176.png
Morlaix en 1857, au moment de la construction du pont tournant, dont on distingue la pile à droite. Sur cette photo, on ne voit plus le retour du manoir de Troheou, probablement déjà abattu.

Le viaduc et les banques

En 1863, l’ouverture du viaduc de Morlaix achève de bouleverser le panorama du quartier. Cette « révolution » permet de plus de nous fournir de nombreuses images, dont plusieurs prises depuis le premier étage de l’ouvrage.

capture-d_c3a9cran-2017-11-10-c3a0-14-14-50.png

Autre objet de changement, l’hôtel de Breffeillac disparait quant à lui à la fin du Second Empire. En 1867, la communauté religieuse du Refuge (qui accueille des filles « de mauvaise vie » repenties) achète le terrain à Madame de Saint-Prix, pour construire une grande maison, bénie en mai 1869 et qui prendra le nom de « Solitude Sainte-Anne ».

Capture d’écran 2017-11-12 à 13.49.11.png
Encadrement (direction et personnel) du Refuge, dans le recensement de 1872.

A peine 5 ans plus tard, la communauté ruinée, doit revendre l’immeuble à la ville. Après d’importants travaux, les lieux sont transformés en caserne. En 1875, le 22ème bataillon de chasseurs à pied arrive à Morlaix pour tenir garnison dans les casernes du Refuge, du Calvaire et des Jacobins. La caserne de la rue de Ploujean, rebaptisée Guichen, est démolie en 1976 et remplacée par l’actuelle cité des Marronniers.

IMG_0495
Le quartier avant 1907 avec la caserne en haut à droite

En ce qui concerne la maison Tournemouche, c’est la 3ème génération de Le Grand qui l’occupe. Petite particularité, Justine Le Grand (petite fille de Monsieur du Quellenec), vieille fille, l’occupe avec une domestique/cuisinière/ »fille de confiance » du même âge qu’elle, Emilie Gaubert (source: les recensements). Mademoiselle Gaubert restée seule, est encore gardienne des lieux en 1891. Au cours des décennies suivantes, c’est une agence de la Société Générale qui finit par occuper la maison Tournemouche.

Le quartier se rapproche de plus en plus de l’état dans lequel nous le connaissons actuellement. Dans les années 1880, la famille Croguennec construit une nouvelle maison d’habitation, tandis que s’installe à côté la succursale morlaisienne de la Banque de France. Ainsi, dans le recensement de 1886, on trouve le banquier Trouessart et sa famille, voisins de la veuve Croguennec.

Capture d’écran 2017-11-10 à 14.20.28.png
Ancienne banque de France et maison Croguennec, construites dans les années 1880.

En 1899, les Croguennec vendent l’ancienne tonnellerie à la société coopérative « La Ménagère ». Un atelier de production de pain est aménagé dans le jardin, utilisant l’eau de l’ancienne fontaine. Cet atelier sera agrandi pour devenir l’actuelle salle des fêtes de la Maison du Peuple, créée en 1924.

A la fin du 19ème siècle, les deux dernières maisons à lance encadrent la toute nouvelle Caisse d’Epargne de Morlaix tel que représenté sur l’illustration ci-après. Celle de gauche (la plus ancienne) est démolie en 1907, celle de droite, d’un style beaucoup plus récent survit jusque dans les années 1960.

capture-d_c3a9cran-2017-11-10-c3a0-14-22-45.png

Terminons par la Maison du Peuple dont l’histoire est retracée dans la vidéo ci-dessous. Sur le site de la Fondation de France, vous pouvez soutenir le chantier de restauration de cette institution, qui conserve encore de nombreux vestiges du passé du quartier, en plus de sa propre histoire.

J’espère que les éléments historiques présentés ici, mêmes incomplets, vous aurons permis de comprendre les dynamiques qui ont transformé successivement le quartier et la Maison du Peuple au travers des 5 derniers siècles. Je les amenderai éventuellement grâce à de prochaines recherches ou contributions que vous voudrez bien apporter.

Je rappelle enfin que la plupart des sources pour effectuer un travail similaire sur d’autres quartiers sont disponibles en ligne ou via des ouvrages facilement consultables, le tout étant d’effectuer les bons recoupements.

Je demeure, comme toujours, disponible à vos commentaires, critiques… ou besoins en renseignements complémentaires.

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrer

Publicités

3 réflexions au sujet de « La Maison du Peuple et son quartier à travers les siècles (causerie) »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s