Morlaix sous le règne de Henri IV

A Morlaix, le règne du roi Henri IV ne commence réellement qu’en 1594. En effet, la ville, comme une majorité de la Bretagne, a refusé de reconnaître ce roi pendant cinq longues années. Par la suite, le reste du règne du bon roi Henri est, pour Morlaix, fortement influencé par cette rébellion et par les conséquences des guerres de religion en Bretagne.

22 septembre 1594. Les canons et les mousquets se taisent enfin au-dessus des toits de la ville-close. Les derniers défenseurs de la citadelle viennent de se rendre. Après un mois de canonnade, d’assauts acharnés et de sorties infructueuses, le silence revient à Morlaix. Les habitants peuvent enfin sortir dans les rues et se pencher à leurs fenêtres, sans craindre d’être foudroyés par une balle perdue. On peut démonter la grande tente de lin qui camouflait les fidèles à la sortie de la collégiale, juste sous les remparts du château. Alors que la fumée acre de la poudre se dissipe, les blessures des monuments morlaisiens apparaissent aux yeux de tous. Le sommet de la tour de l’église Saint-Mathieu n’est plus qu’un tas de pierres noircies. Les fines dentelles de pierre du gigantesque clocher de Notre-Dame du Mur font peine à voir, tant elles ont été criblées par les tirs de mousquet.

L’armée franco-anglaise du maréchal d’Aumont est à présent maîtresse de la ville et du château, mettant fin à cinq années de rébellion. Pour Morlaix, le règne de Henri IV commence réellement.

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Statue de Henri IV, issue de l’ancien hôtel de ville de Morlaix (1610)

A la fin de la rédaction de mon article sur les guerres de la Ligue à Morlaix, je m’étais promis d’enchaîner sur la reprise en main de Morlaix par Henri IV. Je pensais avoir une idée assez claire de ce qui s’était passé entre la reddition de 1594 et l’assassinat du roi en 1610. Dans mon esprit, la guerre s’était éloignée aussi vite qu’elle était arrivée ; l’armée royale avait imposé à la ville un gouverneur dont la famille tiendrait cette fonction pendant presque un siècle et le commerce florissant de la toile avait ranimé rapidement l’économie de la région. Ainsi se refermait une parenthèse malheureuse mais assez anecdotique de l’histoire morlaisienne. Vous vous en doutez, mes recherches m’ont vite forcé à nuancer ce jugement.

Ces nuances ne m’ont cependant pas amené jusqu’à croire le constat terrible de certains historiens, Joseph Daumesnil en tête. Pour ceux-là, il faut plus d’un siècle à Morlaix pour se relever des guerres de la Ligue. D’autres ne font état que de quelques fondations de monastères pour évoquer Morlaix au XVIIe siècle. J’ai donc été en vérité assez surpris par la quantité d’événements et de faits historiques que j’ai retrouvé sur Morlaix entre 1594 et 1610. Alors que j’entame la rédaction de cet article, je dois composer avec 35 intimidantes pages de notes.

Mes recherches m’ont ainsi permis de discerner trois périodes successives pour aborder ce règne de 16 ans. Tout d’abord, de 1594 à 1598, la guerre se poursuit, parfois très près de la ville. S’ensuit une longue phase de pacification qui perdure jusqu’en 1604. Enfin, dans les toutes dernières années du règne, Morlaix connaît enfin une période de reconstruction et de reprise économique.

1594-1598 : Morlaix s’est rendu mais la guerre n’est pas terminée

Une reddition rondement menée

Le 24 août 1594, quatre Morlaisiens représentant une partie des bourgeois viennent négocier la reddition de la ville avec le Maréchal d’Aumont, dont l’armée campe à proximité de Lanmeur. Dès le lendemain matin, d’Aumont entre à Morlaix en vainqueur et assiège le château dans lequel se sont réfugiés les derniers ligueurs. Manifestement, les négociations sont de courte durée et Morlaix semble avoir obtenu des conditions plutôt favorables. Il faut signaler que Quimper, libéré quelques semaines plus tard, ne bénéficiera pas d’autant de clémence.

C’est que dans le cas qui nous occupe, la pression est différente : le Maréchal n’a pas vraiment le temps de pinailler. Il doit prendre Morlaix avant le retour du général anglais dont les canons lui auraient donné assez de poids pour exiger le contrôle de la ville. Il ne peut pas non plus se permettre de risquer une bataille rangée avec la redoutable infanterie espagnole. Nous connaissons les conditions de cette reddition grâce à un arrêt royal, signé le 21 avril 1595, qui les ratifient presque toutes sans réserve. Que demandent et obtiennent les Morlaisiens?

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Jean d’Aumont, maréchal de France, mort en 1595. Statue de Augustin Dumont, 1838. Château de Versailles, galerie des batailles.

Les considérations religieuses sont abordées dès le début des 10 articles. Les Morlaisiens réclament tout d’abord l’interdiction du protestantisme à Morlaix et aux alentours. Sur ce premier point, le roi le leur accorde sans problème, dans la mesure où cela correspond déjà à l’édit de 1577 sur les lieux de cultes protestants. Ils exigent immédiatement après (ce qui leur est aussi accordé) la continuation de leurs privilèges municipaux et l’amnistie pour les actions prises pendant leur rébellion.

Ensuite, ils demandent un gouverneur catholique et natif du pays. La réponse royale est ici un peu plus floue : « l’occasion s’offrant, sera pourvu par sa Majesté, le plus à leur soulagement et contentement que faire se pourra. » L’idée sous-jacente des Morlaisiens est bien de tenter de garder la main sur leur destin et plus particulièrement sur leur défense. Dans le même esprit, le 4ème article porte sur le château, sur l’avenir duquel (réparation ou démolition) les Morlaisiens veulent être consultés. La réponse royale « le Maréchal y a pourvu« , laisse entendre que la consultation a déjà eu lieu. A cette question centrale de la sécurité, se rattache également l’article 7 concernant le fort du Taureau, que les Morlaisiens veulent pouvoir continuer à commander comme avant. Une concession qui ne pose pas de problème car le rôle de la forteresse (qui n’est pas une garnison royale) est essentiellement lié à des considérations commerciales (protection de la baie). Ce dernier aspect, qui tient à coeur aux bourgeois, commerçants, explique les autres articles restants.

Pour les 5ème et 6ème articles, il s’agit de ne pas être pénalisés financièrement en demandant d’une part la confirmation des dons de la Ligue reçus par l’entremise du duc de Mercoeur et d’autre part, la levée des saisies royales sur les biens des habitants. Les articles 8 et 9 concernent les impôts institués pendant la rébellion pour lesquels ils ne veulent pas être poursuivis ou soumis à remboursement. Sur ce point, le roi accepte la demande à la seule condition d’en rendre des comptes. Le dixième et dernier article étend les termes de l’accord aux personnes réfugiées à Morlaix.

Malgré des conditions de reddition favorables et le spectre du pillage qui s’éloigne, la ville demeure sous le coup d’une seconde menace : une occupation anglaise. A la fin du siège du fort espagnol de Crozon par les troupes franco-anglaises, en novembre 1594, le général Norreys exige de pouvoir cantonner son armée autour de Morlaix, afin d’être à même de l’occuper aussitôt que le roi, comme promis, la lui céderait. Alors que Henri IV confirme aux Etats de Bretagne et à la reine Elizabeth qu’il entend tenir cette promesse, le maréchal d’Aumont fait traîner les choses et les relations s’enveniment avec le général anglais. Fin décembre, Elizabeth, excédée par le temps perdu, finit par ordonner le rapatriement de sa coûteuse armée.

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Siège du fort de Crozon en octobre-novembre 1594, croquis de John Norreys. http://erenow.com/biographies/theeuropeanfoundingofnorthamerica/5.html, Domaine public.

Qui pour commander à Morlaix ?

Pendant les quelques semaines du siège du château de Morlaix, les troupes royales sont commandées par le maréchal d’Aumont qui s’appuie sur une douzaine de chefs de guerre bretons. Il semble qu’une lutte commence très vite entre ces nobles pour obtenir le titre de gouverneur de Morlaix, en remplacement du précédent titulaire, le ligueur Carné de Rosampoul.

Début octobre, le maréchal d’Aumont doit partir pour poursuivre sa campagne de libération en assiégeant le fort espagnol de Crozon. Le choix d’un gouverneur pour la ville ne peut donc être différé plus longtemps. Ce poste envié revient finalement au baron de Molac, Sébastien de Rosmadec tandis que le commandement du château est confié à Jacques de Montgommery de Corbouzon. Cette division est-elle une manière pour le maréchal de ménager ses turbulents adjoints ? Tout est-il que le baron de Molac ne reste pas à Morlaix, puisqu’il est blessé à la tête au siège de Crozon, pendant lequel il se distingue par sa participation active aux assauts (nous ne savons pas qui assure le commandement effectif pendant son absence).

Au même moment, selon un chroniqueur contemporain, Molac aurait eu un comportement inconvenant : « ayant été invité à souper et coucher chez un de ses amis, on sut qu’il avait passé la nuit avec une jeune fille. Ses ennemis firent courir le bruit qu’il avait usé de force et qu’il n’y avait plus de sûreté ni pour leurs femmes ni pour leurs filles et partant supplièrent le maréchal de leur donner un autre gouverneur. » On ne sait pas qui sont ces « ennemis » qui propagent cette histoire, mais elle ruine la réputation de Molac et profite à un autre chef de guerre, Pierre de Boiséon, baron de Coatnisan.

Pierre de Boiséon, issu d’une vieille famille noble de Lanmeur, dont le grand-père à été capitaine à Morlaix, est un chef de guerre expérimenté. Il est engagé en 1587 dans les combats de l’armée royale contre les reitres allemands (mercenaires) venus au secours des protestants français. Après l’assassinat de Henri III, il se rallie à la cause de Henri de Navarre. Boiséon paye cher ce choix: il est assiégé par les Ligueurs, dès 1590, dans son château de Kerouzéré, à Sibiril. Malgré une belle résistance, Boiséon est fait prisonnier, ses biens sont pillés et son château démantelé. Après sa libération contre le paiement d’une forte rançon, il s’engage directement aux côtés du maréchal d’Aumont qui lui confie la garde de Lannion en octobre 1593. La même année, Henri IV le nomme capitaine du ban et arrière-ban de l’évêché de Léon.

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Le château de Kérouzéré, en Sibiril, reconstruit au 17ème siècle avec l’aide des fonds royaux octroyés à Pierre de Boiséon. Par © Rolf Krahl / CC BY 4.0 (via Wikimedia Commons).

Par son épouse, Pierre de Boiséon est allié à la puissante famille de Rieux, dont les frères Guy et René se succèdent comme gouverneurs de Brest au nom de Henri IV à partir de 1589. Il est également parent par sa mère (une de La Boissière) avec les leaders ligueurs morlaisiens : le chef militaire, Alexandre de Kergariou (gouverneur en 1589) et le chef religieux, Nicolas de La Boissière (prévôt de la collégiale). Tous deux figuraient d’ailleurs parmi les signataires de son décret de mariage en 1587. Ses relations privilégiées dans les deux camps en font l’homme idéal pour tenir Morlaix à la place du baron de Molac, discrédité par des rumeurs, propagées bien à propos.

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René de Rieux de Sourdéac (1548-1628), gouverneur de Brest de 1590 à 1628, oncle de Jeanne de Rieux, dame de Boiséon.

D’après Albert Le Grand, Pierre de Boiséon est reçu gouverneur des ville et château de Morlaix dès le 3 octobre 1594, en prêtant serment en l’église Notre-Dame du Mur, entre les mains de Nicolas de La Boissière, archidiacre de Plougastel, prévôt de la collégiale, et accessoirement leader religieux des ex-rebelles morlaisiens. Faut-il y voir une erreur de date du moine historien, une réécriture de l’histoire a posteriori pour effacer Molac, ou une volonté des Morlaisiens de se choisir eux-même un gouverneur unique afin de forcer la main du maréchal ? En tous cas, le 16 novembre, dès le lendemain de la chute de Crozon, Boiséon est officiellement nommé gouverneur de la ville de Morlaix, « en considération de ses fidèles et affectionnés services. » Molac, quant à lui, restera encore quelques années avec l’armée royale et sera récompensé de sa fidélité en devenant gouverneur de Dinan en 1598.

Au cours des années suivantes, le pouvoir de Boiséon va se renforcer: en 1596, les relations entre Boiséon et Montgommery, le gouverneur du château, se sont tellement envenimées qu’Henri IV oblige le second à se démettre. Les deux commandements (ville et château) sont alors réunies au profit du gouverneur de la ville. C’est que Jacques de Montgommery cumulait les handicaps : il est d’ascendance écossaise, huguenot et ne jouit d’aucun soutien local. Ses rares interactions avec les habitants se limitaient apparemment à leur soutirer des emprunts qu’il ne remboursait pas.

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Revers de la lettre royale du 9 mars 1596, instituant Pierre de Boiséon capitaine du château de Morlaix (AD35, 23J56).

Les habitants de Morlaix se montrent heureux de leur nouveau gouverneur et multiplient les démonstrations d’affection. En 1595, la ville paye les frais du baptême de son fils Pierre, c’est-à-dire plus de 500 livres dépensées à l’auberge, en frais de nourrice, de sage-femme, de musiciens et en argenterie offerte à la maman, Jeanne de Rieux. Deux ans plus tard, Morlaix prend à nouveau en charge le baptême du petit frère, Rolland de Boiséon. En 1599, la ville organise cette fois l’enterrement de sa défunte femme.

La guerre aux portes de la ville

Après leur reddition, les espoirs de paix des Morlaisiens sont vite déçus. Malgré la perte de Crozon, les Espagnols ne relâchent par leurs efforts et s’appuient sur les prétentions de Mercoeur sur le duché de Bretagne pour l’inciter à poursuivre la lutte. En effet, par sa femme, Philippe-Emmanuel de Lorraine est l’héritier des Penthièvre, prétendants au trône de Bretagne.

La tension en Bretagne est encore renforcée par la déclaration de guerre d’Henri IV à l’Espagne en janvier 1595. Morlaix, revenu dans le giron royal, ne peut donc pas tout de suite profiter de sa nouvelle situation et doit encore souffrir pendant plusieurs années des effets d’une guerre bien proche. Tout d’abord, la liberté de son commerce ne peut être complètement rétablie en raison de la présence espagnole dans la Manche. En parallèle, les nombreux passages des troupes perturbent les récoltes et ruinent les paysans. Comme si cela ne suffisait pas, la population affaiblie succombe aux épidémies de peste. Dans ces toutes dernières années du XVIe siècle, « trois des cavaliers de l’apocalypse » chevauchent dans le pays de Morlaix.

Point capital pour la liberté du commerce, le fort de Primel, à l’embouchure Nord-Est de la baie de Morlaix, est tenu par François de Goësbriant depuis 1593. Nommé à cette place par Mercoeur, il a ensuite rallié le roi et le maréchal d’Aumont lui a laissé son commandement. Le 30 octobre 1595, Henri IV lui ordonne d’armer trois vaisseaux pour protéger la côte et la sortie du port de Morlaix. Il semble cependant avoir pris la mauvaise habitude de se rembourser de ses frais sur les commerçants morlaisiens qui demandent la suppression de cette garnison, sans résultat.

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Pointe de Primel aujourd’hui.

A la fin de l’hiver 1596, un irlandais de la troupe du brigand ligueur Guy Eder de La Fontenelle propose à Don Juan d’Aquila de capturer la forteresse de Primel. Le général espagnol qui ne veut pas diviser ses forces, ne lui accorde que sa bénédiction et une poignée de soldats irlandais. L’expédition a lieu fin avril. Grâce à des contacts dans la garnison et à l’audace des hommes escaladant les escarpements de la pointe, Goësbriant est pris par surprise. Contraint de se rendre, il est expédié comme prisonnier à d’Aquila. Immédiatement, les Espagnols envoient trois navires ravitailler en vivre et en munitions ce nouveau point d’appui sur la Manche. D’Aquila songe même à unir ses forces à celles du brigand La Fontenelle pour marcher sur Morlaix.

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Epée de La Fontenelle, Musée breton de Quimper

La terrible réputation de La Fontenelle et sa présence à l’embouchure de la baie de Morlaix causent un vive émotion dans le pays. Pour s’en débarrasser, Boiséon demande le renfort du gouverneur de Brest, Sourdéac, son oncle par alliance. Ensemble, ils mettent le siège devant Primel, dont la garnison tient bon grâce aux ravitaillements espagnols. Ces derniers ne font pas confiance au brigand breton et finissent par chasser ses hommes afin de tenir eux-même la position, avec une trentaine d’Ibériques, autant de mercenaires irlandais et une dizaine de Français. En janvier 1597, La Fontenelle charge un de ses hommes de reprendre la place, mais il échoue face à une garnison aguerrie.

Les troupes espagnoles dévastent les campagnes environnantes et pillent tous les navires marchands qui passent à leur portée. Boiséon prépare contre eux une nouvelle expédition pour laquelle il demande même des renforts en Angleterre. Primel subit alors un blocus terrestre et maritime de plusieurs mois, entre février et mai 1597, mais la forteresse résiste encore une fois et sa garnison poursuit ses ravages. Un nouveau blocus doit être entrepris pendant l’été 1597, aux frais des bourgeois morlaisiens cette fois-ci. Cette action est supposée permettre aux laboureurs de mener les moissons en toute sécurité.

Il faut attendre mai 1598 et la signature de la paix, pour que la garnison espagnole abandonne enfin Primel. Une bande de brigands s’y installera de nouveau en 1616, chassée par la milice de Morlaix. Le château sera alors rasé. Sur le site, sont encore visibles aujourd’hui quelques vestiges d’une chapelle édifiée par les Espagnols.

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Vestiges de la pointe de Primel. Extrait d’un panneau visible sur le site.

Au Sud de Morlaix, l’abbaye du Relec, en Plounéour-Menez, a également souffert du conflit. En février 1598, à l’occasion d’une audience au tribunal royal de Morlaix, les procureurs de l’abbaye demandent l’exemption du paiement de la dîme à l’évêché, à cause des effets du « malheur de la guerre« . Ils prétendent qu’ils n’ont pu jouir des revenus de l’abbaye, venant principalement des dîmes et des moulins, en raison des ravages, vols et dégats causés aux biens meubles, aux bestiaux et aux hommes par les « troupes des gens de guerre » stationnés sur leurs terres depuis le début de la guerre. Certains régiments des deux parties dont des compagnies de La Fontenelle, ont même demeuré dans l’abbaye plusieurs fois, « d’ordinaire pillants et ravageants et emportant tout ce qu’ils ont trouvé chez les sujets de la dite abbaye, tant blé, bestiaux qu’autres meubles. » Les paysans du Relec, « réduits à si grande pauvreté qu’ils sont pour la plus part à l’aumône« , ont délaissé leurs fermes. Les moulins ont été abandonnés et les terres n’ont pas été ensemencées.

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L’abbaye du Relec, aujourd’hui.

De ce fait, après le retrait des différentes armées, la population souffre d’une cruelle famine. Pour couronner le tout, l’été 1596, exceptionnellement humide, ne donne qu’une moisson ridicule, dans les rares champs préservés. Un témoin raconte : « le peuple en plusieurs endroits, ne vivait plus que d’herbes parmi les champs, pour la grande stérilité des blés et il y a eu père châtié pour avoir tué son enfant, le voyant languissant de faim. » Un autre rapporte : « le seigle et le blé valent douze à quinze fois leur valeur ordinaire et c’est pitié du pauvre peuple des champs que l’on voit venir en ville demander l’aumône« . Cette situation explosive fait le lit de la peste qui va ravager Morlaix et les campagnes environnantes entre 1594 et 1598. Les courbes des baptêmes à Roscoff et Plouvorn en gardent d’ailleurs la trace.

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1598-1604 : rétablir la paix, patiemment et prudemment

La paix de Vervins et l’édit de Nantes (1598)

En mars 1598, le duc de Mercoeur, de plus en plus isolé, se soumet face à l’armée royale conduite par Henri IV en personne. Pour prix de son ralliement, il obtient une exorbitante somme de 4 millions de livres. Afin d’éteindre ses prétentions ducales, il est contraint d’accepter les fiançailles de sa fille unique avec César de Bourbon, fils naturel du roi et de sa maîtresse Gabrielle d’Estrées. Mercoeur se démet aussi de son poste de gouverneur de Bretagne au profit de son futur gendre. Le pardon royal est accordé à ses principaux lieutenants, dont Carné de Rosampoul, qui se voient offrir des places dans les armées royales. Mercoeur quant à lui choisit l’exil et mourra en 1602, à Nuremberg, où il combattait les Turcs dans les rangs de l’armée de l’empereur Rodolphe II.

Avant de quitter la région, Henri IV choisit la ville de Nantes, nouvellement reconquise, pour signer son fameux édit de pacification, le 13 avril 1598.

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Edit de Nantes (copie des Archives Nationales)

Privé de ses derniers soutiens en Bretagne, acculé par les difficultés financières, l’incendie de sa flotte à Cadix et les défaites aux Pays-Bas, le roi d’Espagne est contraint à la paix. Les négociations se déroulent à Vervins, sous l’égide d’Alexandre de Médicis, légat du pape. La paix, signée le 2 mai 1598, voit l’Espagne céder ses conquêtes récentes et met fin à 40 ans d’affrontements plus ou moins directs avec la France. Dans tout le royaume de Henri IV, elle est perçue comme un véritable triomphe et célébrée par des feux de joie et des processions. Morlaix ne fut sans doute pas en reste, et le Te Deum a probablement été chanté dans la collégiale.

La lente pacification institutionnelle à Morlaix

Paradoxalement, le retour à la paix n’entraîne pas immédiatement la dissolution des  institutions ligueuses à Morlaix. Ce sont donc les mêmes hommes qui refusaient de le reconnaître en 1589 qui célèbrent la victoire de Henri IV en 1598. On peut comprendre que le roi n’ait pas voulu prendre le risque d’un nouveau basculement de la ville tant que Mercoeur et les Espagnols demeuraient une menace en Bretagne. Certains auteurs évoquent d’ailleurs l’existence d’un « parti espagnol » au sein des bourgeois morlaisiens. Cette prudence royale se poursuit encore quelques années et la chambre de la Sainte-Union continue officiellement à diriger Morlaix jusqu’à une nouvelle amnistie en 1602. En vérité, le pouvoir reste entre les mains des mêmes familles bourgeoises qui tenaient la ville depuis au moins le milieu du XVIe siècle. Après la reddition, il semble que la noblesse campagnarde, réfugiée à Morlaix pendant la guerre, se soit faite plus discrète dans les débats.

Le seul changement notable introduit dans les pratiques municipales après la paix de Vervins est la fusion des fonctions de syndic et de miseur (trésorier-payeur). Cette mesure inédite permet au chef des bourgeois de tenir lui-même les cordons de la bourse municipale. Le premier titulaire en est Bernard Nouel, sieur de Kerdannet, élu en 1599. Ce rééquilibrage des pouvoirs au sein du conseil de ville intervient au moment où Nicolas de La Boissière, archidiacre et prévôt de la collégiale, meurt ou se retire des affaires publiques. La dissolution officielle de 1602 n’est donc que la fin d’un lent processus de retour aux pratiques d’avant 1589, avec comme seule nouveauté le renforcement du pouvoir budgétaire du syndic.

Pour surveiller ces bourgeois ménagés par le pouvoir, le roi s’appuie avec confiance sur Pierre de Boiséon. Ainsi, le gouverneur de Morlaix exerce de facto le commandement de la milice municipale qui a le privilège de ne pas passer ses revues devant les commissaires des évêchés. C’est Boiséon en personne qui exerce ce droit, dont il use par exemple en octobre 1602, lors d’une montre générale des habitants sur le plateau de Saint-Nicolas.

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Armoiries de Pierre de Boiséon, entourées du collier de l’ordre de Saint-Michel, château de Kérouzéré.

Pierre de Boiséon reçoit régulièrement des marques de confiance de la part du Roi qui tient manifestement à récompenser sa fidélité pendant cette période délicate. En juillet 1600, Henri IV invite son « cousin » le sieur de Coatnisan à l’assemblée des Etats de Bretagne. En mai 1601, le maréchal de Brissac (lieutenant général de Bretagne) est chargé de lui remettre le collier de chevalier de l’ordre de Saint-Michel, délivrance certifiée en juillet 1601. En novembre 1601, Pierre de Boiséon, alors vicomte de Dinan et de la Bellière, baron de Marcé, est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. En mai 1602, il reçoit 45 000 Livres de dédommagement pour les pertes subies pendant la guerre par un arrêt royal rendu à Poitiers. Cette même année 1602, Boiséon obtient l’autorisation de lever une nouvelle taxe locale pour les frais de la garde du pays. Les habitants de Morlaix et de Roscoff s’y opposent, preuve que Boiséon, malgré toutes ces marques de confiance royale, doit toujours composer avec les pouvoirs municipaux. Ceux-ci démontrent justement leur ténacité dans leurs efforts pour reprendre le contrôle sur le château du Taureau.

Le reprise du château du Taureau, dernier acte de la guerre

Entre 1594 et 1604, le château du Taureau, véritable verrou au milieu de la baie de Morlaix, est l’objet d’un conflit ouvert entre son gouverneur et le conseil de ville. Cette situation ne semble pas assez violente pour bloquer le commerce mais retire au conseil de ville le contrôle de la sécurité maritime. Depuis la construction du fort aux frais des bourgeois morlaisiens, les syndics sortant devenaient automatiquement capitaines du Taureau, pour une année. Le produit des taxes sur les boissons était utilisé pour payer la garnison et l’entretien de la place. Les comptes du Taureau étaient donc intimement liés à ceux de la ville.

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Plan du château du Taureau antérieur à 1689 par de La Pointe fils. (Sources : Service Historique de la Marine, Château de Vincennes).

En février 1594, comme de coutume à la fin de son mandat à la tête du conseil de ville, Guillaume du Plessix, sieur de Kerangoff, devient capitaine du château du Taureau, pour une année. Cet homme, bon ligueur, était déjà membre du conseil de la Sainte-Union lors de sa constitution en 1589 mais semble avoir fait partie des hommes favorables à la reddition pendant l’été 1594. A l’image du reste du gouvernement municipal, il conserve sans difficulté sa place à la reprise de la ville par le maréchal d’Aumont. Cela correspond d’ailleurs au 7ème article du traité de reddition, par lequel les Morlaisiens obtiennent de pouvoir continuer à gouverner le fort du Taureau « par tel que bon leur semblera« , suivant les anciens privilèges de la ville. En février 1595, Yves Deleau de Kerbabu qui termine son année de syndic s’apprête donc à relever Kerangoff quand celui-ci refuse de lui remettre le commandement du Taureau.

Au début de l’année 1595, Guillaume du Plessix prétend qu’en accord avec le maréchal d’Aumont, il doit continuer à tenir le gouvernement du Taureau jusqu’à en être relevé par ordre royal. Les prétentions de Kerangoff semblent solides et personne à la cour n’intervient pour le contredire. Au contraire, « le rebelle » obtient plusieurs fois des lettres patentes le confirmant dans sa fonction. S’agit-il là pour le maréchal d’Aumont d’une autre façon de diviser les pouvoirs, comme il l’avait fait en séparant le gouvernement du château de celui de la ville ? Avoir un homme à lui à cette position lui aurait en effet été indispensable en cas de reprise de Morlaix par Mercoeur ou même en cas de cession aux Anglais. Quoiqu’il en soit, la situation est inacceptable pour les bourgeois morlaisiens qui vont s’acharner pendant dix ans pour reprendre le contrôle du Taureau des mains de Kerangoff.

D’abord le conseil de ville s’adresse à Guillaume du Plessix en lui envoyant des notables pour parlementer puis des huissiers porteurs de sommations. Pour toute réponse, plusieurs d’entres eux sont enfermés sur l’îlot. La ville décide alors de ne plus lui verser la solde trimestrielle pour la garnison. Qu’à cela ne tienne, Kerangoff fait arrêter les navires des principaux négociants morlaisiens et ne les libèrent qu’en échange du paiement de son dû. En cas de refus, il conserve la marchandise saisie pour son usage ou la vend tout simplement, comme par exemple vingt ballots de crées (toiles de lin de Léon) enlevées à Yves Deleau en 1595. Plusieurs fois, mécontent de la somme reçue pour le trimestre, il retient carrément en otage le miseur et le force même à payer ses frais de détention. En 1599, Kerangoff fait arrêter et emprisonner Bernard Nouel de Kerdannet à Saint-Brieuc « dans une prison d’emprunt« . Les miseurs n’osent plus se rendre eux-même au Taureau et peinent à trouver des notaires pour s’acquitter de cette dangereuse corvée. En 1600, le capitaine du Taureau pousse l’impertinence jusqu’à rendre un compte à la ville des frais de sa gestion du château. Il y demande entre autre 950 Livres pour les « frais d’emprisonnement et d’enlèvement de divers habitants, leur pension pendant leur séjour au château« .

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Charles II de Cossé-Brissac (1550-1621), lieutenant-général de Bretagne à partir de 1595.

Impuissant à réduire Kerangoff, le conseil de ville porte l’affaire devant le conseil du Roi, qui prend tout son temps avant de la renvoyer devant le Parlement de Bretagne. Les magistrats rennais refusent une première fois de trancher, puis pressés par une nouvelle saisine, ils renvoient la résolution du conflit au maréchal de Brissac, lieutenant-général de la province. Il semble que ce dernier n’ait tout d’abord pas voulu revenir sur les engagements de son prédécesseur le maréchal d’Aumont (mort en novembre 1595) avant finalement d’accepter de conduire une médiation. Les bourgeois morlaisiens sont alors contraints de trouver un accord avec celui qu’ils regrettent d’avoir installé dans « leur forteresse » et ne savent plus comment l’en faire sortir. Lors des premiers échanges de cette négociation, en 1600, Kerangoff est prêt à prendre l’argent des Morlaisiens, mais refuse de rendre la place et demande même au maréchal de Brissac la permission d’user « à l’avenir » de la force pour se faire payer la solde de la garnison (sic). Cette même année, le fils de Kerangoff réussit à remporter les enchères de la ferme triennale des impôts locaux sensés justement financer les frais du Taureau. Le capitaine rebelle peut donc dorénavant se payer directement à la source, privant même les bourgeois du reliquat.

En 1604, soit que Kerangoff est fatigué de lutter, soit qu’il sent que ses appuis commençaient à se lasser, le conseil de ville parvient enfin à lui arracher un accord financier. Le 13 novembre, Guillaume du Plessix de Kerangoff touche 21 000 Livres pour solde de tout compte et libère enfin la place. Les bourgeois morlaisiens reprennent officiellement la possession du château du Taureau le 14 novembre 1604, date qui marque donc, pour Morlaix, la véritable fin de la guerre de la Ligue et le temps de la reconstruction, enfin.

1604-1610 : reconstruire la ville et son économie

Dans les toutes premières années du XVIIe siècle, la ville de Morlaix peut enfin se sentir en paix, après presque vingt ans d’une guerre parfois trop proche. Il s’agit maintenant d’en effacer les traces, de reconstruire ce qui doit l’être et de poursuivre une expansion urbaine interrompue par le conflit.

Remettre la ville en état de se défendre

En septembre 1594, la citadelle de Morlaix avait été prise de force, grâce à une brèche entre deux bastions. Dans l’accord de reddition (article 4), les bourgeois morlaisiens avaient obtenu d’être consultés quant à l’avenir de leur château. Face à la poursuite de la guerre en Bretagne, il est inconcevable que les Morlaisiens aient pu souhaiter ou que le maréchal d’Aumont ait pu ordonner la démolition de cette place forte, comme le prétendent notamment Daumesnil et une tenace légende urbaine. Au contraire, il prend soin d’y nommer un gouverneur particulier, étranger à la ville et protestant (Montgommery). Lorsque Boiséon récupère le contrôle du château en 1596, il en regarnit les magasins, aux frais de la ville (2 000 Livres).

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Reconstitution de Morlaix vers 1600. Yvon Tallec

Au moment où la paix revient, le château aurait alors pu être abandonné. Un simple démantèlement, c’est-à-dire la suppression du « manteau » de pierre des fortifications en terre, est avancé par plusieurs historiens dont Patrick Kernevez. Cependant, entre 1603 et 1605, Pierre de Boiséon fait réparer les murs de la ville et remettre en état le château pour la somme de 19 000 Livres. En 1610, les trois paroisses de Morlaix sont encore imposées 100 Livres chacune pour les réparations des murailles. Ces précautions du gouverneur de Morlaix reçoivent l’assentiment royal en 1607 par l’érection en comté de la châtellenie de Boiséon.

Peut-être cette « remise en état » du château a-t-elle seulement consisté à retirer le manteau des bastions, de toute façon bien endommagé par le siège de 1594. Il a put également s’agir d’araser les tours de l’ancien château pour l’adapter aux contraintes de l’artillerie. Quoiqu’il en soit, ces travaux vont permettre au château de Morlaix de subsister dans le paysage presqu’un siècle. Tout est-il qu’une garnison y est attestée jusque dans les années 1630.

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Couleuvrine du XVIe siècle, sans doute semblable à l’armement du château de Morlaix.

Une couleuvrine est retirée du château en 1627 pour être envoyée au siège de La Rochelle (voir mon article sur 1627). En février 1636, ce sont des hommes de cette garnison qui donnent l’alerte lors de l’incendie au couvent des Calvairiennes. A la même période, le croquis de Morlaix attribué à Dubuisson-Aubenay présente très distinctement une citadelle avec ses cinq bastions et un vieux château sans pointes en son centre. A la fin des années 1670, le château, définitivement ruiné, est vendu à un particulier, mais on y distingue encore sur un demi-hectare, côté ville, « les faces des bastions, orillons et courtines » (voir mon article sur les vieilles murailles de Morlaix en 1678).

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Murailles du château sur le plan de 1636

Toujours du côté du dispositif défensif, le château du Taureau fait également l’objet de travaux dès la fin de la parenthèse Kerangoff. En 1605, un tailleur de pierre est envoyé à l’île Grande choisir des pierres pour ajouter un quai à la forteresse maritime (voir mon article sur le budget du château du Taureau en 1605). En 1609, peut-être en raison du manque d’entretien pendant le conflit, la tour-maîtresse du Taureau s’effondre. Albert Le Grand nous raconte le sauvetage miraculeux de la sentinelle, ensevelie sous les décombres et retrouvée plusieurs heures ou jours plus tard par le dogue du château. Cette tour ne sera reconstruite que quelques années plus tard ; intégrée à la forteresse modernisée sur les plans de Vauban, elle est toujours visible aujourd’hui.

Les monuments civils et religieux

La période de rebellion n’avait pas été propice aux grands travaux civils, les principaux investissements s’étaient concentrés sur les ouvrages défensifs et le renforcement de la citadelle. Le siège de 1594 a même été plutôt dévastateur pour plusieurs édifices religieux.

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Tour de l’église Saint-Mathieu de Morlaix. Photo : Mikaël Le Gouareguer

L’église Saint-Mathieu aurait perdu sa flèche pendant ce siège, détruite par l’explosion d’une bouche à feu, dont je me demande comment elle a pu être hissée jusque là. Après le siège, des rapides réparations sont entreprises, sans doute pour permettre la reprise du culte en toute sécurité. A partir de 1600, la tour bénéficie d’une restauration plus lourde et prend l’aspect qu’on lui connaît encore aujourd’hui. Ce sont surtout les contreforts qui ont profité d’éléments décoratifs ajoutés par le trégorois Le Bricquir, de nouveau sollicité pour l’hôtel de ville quelques années plus tard. L’église Saint-Melaine, non touchée par le siège, mais située au coeur du quartier des marchands qui profitent le plus du retour de la paix, voit son porche doté d’une nouvelle ornementation en 1610, avec une magnifique représentation d’anges musiciens peinte par Hervé Lozech.

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Anges musiciens du porche Sud de l’église Saint-Melaine de Morlaix, Hervé Lozech 1610. Photo Alain Jan.

En 1605, dans des lettres patentes concernant les impôts locaux à Morlaix, Henri IV prévoit la construction d’un hôtel de ville où devra se dérouler le marché des toiles de lin. C’est l’ingénieur Le Bricquir qui est chargé du projet, mais la première pierre n’est posée qu’en juin 1610. Sans doute le corps de ville a-t-il débattu longtemps de l’emplacement à choisir, avant de s’arrêter sur l’île formée par la confluence des deux rivières et la douve des remparts, entre la ville et le port. J’ai déjà présenté cet édifice dans un article consacré au mystère de ses sculptures. Ce nouvel édifice a aussi le mérite d’éloigner le pouvoir religieux des délibérations municipales qui se tenaient auparavant sous le porche de la collégiale ou au couvent des Dominicains.  Dans le même ordre d’idée, le tribunal consulaire quitte la chapelle Saint-Jacques pour une maison privée. La construction de l’hôtel de ville permet surtout de créer une nouvelle place hors des murailles de la ville-close. Cette place, par couvertures successives de la rivière, deviendra peu à peu le coeur de Morlaix.

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Façade côte port de l’hôtel de ville de 1610. Dessin de Louis Le Guennec, d’après un tableau d’Ozanne

Le règne de Henri IV est aussi l’époque de la fondation du collège de Morlaix, dans un manoir offert à la ville par la famille Le Bihan dès septembre 1594. Cette maison de Creachjoly située sur les hauteurs de la paroisse Saint-Melaine doit subir une restauration et un agrandissement dont les travaux ne commencent qu’en 1609. Au même moment, les bourgeois songent à bâtir un nouvel auditoire pour le tribunal royal et ces frais sont compris dans la demande pour de nouveaux octrois (taxes locales sur les marchandises). Les juges royaux, peut-être vexés de na pas avoir été associés à la démarche, bloquent les travaux qui ne commenceront qu’en 1631.

La reprise économique et les édifices privés

La paix enfin acquise et la circulation des marchandises redevenue possible, l’économie morlaisienne peut reprendre son expansion. Commencée au siècle précédent, elle est largement portée par l’exportation des toiles de lin et des produits agricoles vers l’Angleterre. Dès les premières années du XVIIe siècle, le nombre de pièces de toiles de lin (les crées) arrivant à Morlaix connaît un quasi doublement, conséquence peut-être de l’écoulement de stocks conservés dans les campagnes en attendant la reprise des exportations. En 1610, le marché dépasse les 20 000 pièces de 100 aunes (environ 120 cm) et rapporte aussi près de 2000 Livres de taxes au budget municipal.

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Arrivée des créées à Morlaix, d’après Jean Tanguy, Quand la toile va. L’industrie toilière bretonne du 16e au 18e siècle.

Le commerce international permet surtout l’enrichissement des négociants morlaisiens. Cette richesse se concrétisera par de nombreuses constructions nouvelles dans la première moitié du XVIIe siècle. Le quai des Lances qui se développe à partir des années 1620, en est le meilleur exemple. Juste avant cette expansion des quartiers marchands, quelques familles nobles vont, les premières, profiter de la paix pour terminer la construction d’imposantes demeures, initialement conçues comme des manoirs périurbains. La famille du sénéchal Bernard Le Bihan, qui meurt peu après avoir organisé la reddition de 1594, achève sa maison de Penanault sur ce qui n’est encore que la rue de la rive. Ce bâtiment avait sans doute été commencé avant les troubles par le vieux juge, et c’est son fils qui le termine une fois la paix revenue. J’ai proposé une reconstitution de l’évolution de ce quartier dans un précédent article. Au pied de l’église Saint-Melaine, une autre grande maison porte le style architectural du début XVIIe siècle. Elle est attribuée à François du Parc de Kergadou, conseiller au Parlement de Bretagne, mais a probablement été construite par son grand-père, Guy Huon de Kergadou, syndic de Morlaix en 1582. Il s’agit sans doute là aussi d’un chantier commencé à la fin du XVIe siècle et achevé après la guerre.

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Maison Penanault à Morlaix, bâtie par Bernard Le Bihan et son fils.

Mai 1610, l’assassinat de Henri IV

Le 14 mai 1610, Henri IV est assassiné par le moine Ravaillac à Paris. La nouvelle a sans doute mis une bonne semaine à parvenir jusqu’à Morlaix. La ville participe alors au deuil national par une cérémonie à la collégiale Notre-Dame du Mur qui réunit derrière l’aristocratie et les responsables religieux, toute l’élite bourgeoise. Les Morlaisiens sont de nouveau tous rassemblés comme après le précédent assassinat royal, 21 ans plus tôt. Cette fois-ci en revanche, le nouveau roi, quoique très jeune, est accepté par tous.

Face à l’incertitude de la régence, plusieurs anciens chefs de guerre prennent quand même les armes dans la crainte d’une reprise des hostilités. Le jeune Louis XIII condamne formellement cette attitude dans une lettre du 27 mai 1610 adressée au Parlement de Bretagne. A Morlaix, Pierre de Boiséon lui-même aurait commandé à plusieurs seigneurs de « monter à cheval, armés de cuirasses, pistolets et arquebuses » et les aurait conduit dans le Léon pour y maintenir l’ordre. Cette attitude sera néanmoins pardonnée par une lettre royale du 28 janvier 1611. Pierre de Boiséon préférera quand même se retirer pendant l’été 1612 après avoir obtenu la transmission à son fils Claude de ses charges de gouverneur des villes et château de Morlaix et de capitaine du ban, de l’arrière-ban et des gardes-côtes de l’évêché de Léon.

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Assassinat d’Henri IV par Ravaillac dans la Rue de la Ferronerie le 14 mai 1610. Estampe, Bibliothèque nationale de France, département Arsenal, EST-368 (70).

 Conclusion

Sous le règne de Henri IV, l’histoire de Morlaix se révèle bien plus complexe que ce que nous en ont dit de nombreux historiens, Joseph Daumesnil en tête. Contrairement à ce qu’il a voulu nous faire croire, et trop d’autres après lui, la guerre de la Ligue n’a pas laissé la ville dans un état de désolation dont elle ne se serait relevée que sous son mandat de maire, dans les années 1730. Le destin du château de Morlaix est le symbole de cette vision historique erronée et difficile à corriger. Encore aujourd’hui, des historiens évoquent sa destruction définitive pendant les guerres de religion.

La parenthèse rebelle des Morlaisiens ne s’est pas refermée brutalement lors d’un retour immédiat à la paix, mais par une très prudente politique royale de réconciliation. Cette lente transition permet justement à Morlaix de se reconstruire, sans rupture ni chasse aux sorcières, et de profiter ainsi à plein de « l’âge d’or de la Bretagne ».

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Loin également d’une conception matérialiste de l’histoire, la période ligueuse de Morlaix ne fut pas une « Révolution » qui aurait constitué un moment de rupture sociale. A quelques rares exceptions, ce sont les même vieilles familles morlaisiennes qui refusent de reconnaître Henri IV en 1589, qui négocient la reddition de la ville en 1594, qui célèbrent la paix de Vervins en 1598 et qui restent au pouvoir pendant les décennies suivantes. Ce n’est pas en se révoltant que les Morlaisiens ont conquis de nouveaux pouvoirs municipaux, mais plutôt grâce aux concessions royales pour s’assurer de leur fidélité pendant la longue phase de pacification. Si Pierre de Boiséon se voit accorder autant de bienfaits et parvient de manière inédite à se maintenir aussi longtemps à la tête de Morlaix c’est justement par sa capacité à conserver dans la fidélité royale ces vieilles familles, dont il est si proche. Son fils et son petit-fils lui succéderont et constituent une dynastie de gouverneurs, rarissime en Bretagne par sa longévité (1594-1692).

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