Castel an Trebez. Inspirateur de légendes

Sur la rivière de Morlaix, un peu en amont de Locquénolé, se trouve un site historique quasiment oublié : le Castel an Trebez (château du trépied). C’est un lieu agréable de ballade, facile d’accès, et j’allais souvent m’y promener enfant. Impressionné par le haut talus qui barre cet éperon, j’imaginais des chevaliers montant à l’assaut d’un château fort dominant la rivière. Plus tard, je découvrais les rares traces historiques de ce site, éperon barré de l’âge du fer pour certains, forteresse médiévale pour d’autres. Récemment, une mention découverte par hasard sur un forum a réveillé mon imagination de petit garçon : Castel an Trebez pourrait même avoir inspiré le château de Trèbes, celui du roi Ban de Bénoïc, père de Lancelot du Lac.

Avant de nous asseoir à la table ronde, remontons ensemble le fil de l’histoire pour dénicher les traces laissées par Castel an Trebez. Un site impressionnant auquel je ne suis pas le premier à m’intéresser.

Depuis 2002, la forteresse de Castel an Trebez est inscrite à l’inventaire du patrimoine culturel de Bretagne, parmi les fortifications littorales. Le site est en partie propriété publique (département du Finistère); plusieurs sentiers de randonnées balisés et entretenus le traversent. Recouvert d’un bois de feuillus assez propre, il est accessible aisément depuis la route départementale 769, juste après le pont de Lannuguy, en venant de Morlaix. Un autre sentier, un peu plus raide, y conduit depuis la petite aire de picnic, le long de la route départementale 73 (route de la corniche), vers Locquénolé.

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En 1987, l’abbé Yves-Pascal Castel consacre une courte notice à la forteresse dans le Bulletin de la société archéologique du Finistère (volume 116). Voici la description qu’il fait des lieux.

« Venant de Morlaix et franchissant le pont de Lannuguy pour bifurquer vers Carantec ou vers Taulé, peut-on d’ailleurs se douter que les hautes frondaisons dominant la patte d’oie couronent un site médiéval au nom bien significatif. Castel-an-Trébez est véritablement le château du trépied. Ceux qui ont forgé le destin de cette colline ne pouvaient adopter meilleur toponyme dont le sens sonne clair au bretonnant le moins averti. En effet, la colline fortifiée jadis a la forme générale d’un triangle dont les angles constituent trois postes de guet parfaitement intégrés dans l’économie défensive du lieu. La première des pattes de notre trépied domine la baie, le confluent du Dourduff, au Nord.

La remontée de la rivière de Morlaix est vérifiée par une seconde, tandis que la surveillance des hauteurs de Pennelé et de sa vallée ou remonte la marée se fait par une troisième patte au Sud.

L’observation de l’assaillant assurée, la configuration du terrain offre des facilités pour la défense contre des entreprises. Les aspics sur les deux cours d’eau constituent la grande moitié de la longueur de l’enceinte. Le complément nécessaire pour protéger les pentes de l’ouest est constitué par une levée de terre massive dont la crête domine de manière imposante au travers des arbres qui ont envahi l’aire entière de Castel-an-Trébez. »

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Vue de la rivière de Morlaix depuis le site fortifié de Castel an Trebez (c) Inventaire général, ADAGP

Au début du XXè siècle, Louis Le Guennec, infatigable arpenteur du pays de Morlaix, ne manque pas lui aussi de s’intéresser au Trebez. Pour l’érudit morlaisien, dans une de ses notices réunies dans l’ouvrage « Morlaix et sa région » (disponible en ligne sur le site des archives diocésaines) le château du Trépied aurait été « ruiné définitivement en 1374 par le duc Jean IV et ses auxiliaires anglais ».  Cette destruction serait intervenue pendant la guerre de succession de Bretagne, qui voit s’opposer deux prétendants au duché, soutenus respectivement par les rois de France et d’Angleterre. Si Jean IV semble bien venu à Morlaix en 1374 pour reconquérir la ville qui s’était rebellée contre la garnison anglaise, les historiens ne mentionnent pas le Trebez dans la chevauchée du duc de Bretagne. Il semble que Le Guennec, peut-être guidé par d’autres sources, ait voulu en rajouter à un récit déjà bien inspiré des bourgeois de Calais. Albert Le Grand raconte en effet qu’en 1374, 50 Morlaisiens se seraient livrés au duc, en chemise et pieds-nus, pour éviter le pillage de la ville. Par contre, dans le texte du dominicain, c’est le château de Cuburien qui est détruit par Jean IV après qu’il y eut passé la nuit, non celui du Trebez, dans lequel d’ailleurs on imagine mal s’installer le duc et son armée de 2000 hommes.

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Jean IV de Bretagne

On peut penser que, sans doute impressionné par le site, à l’époque peut-être plus dégagé qu’aujourd’hui et donc encore plus majestueux, Le Guennec y place un château assez fort pour inquiéter Jean IV. Certes l’emplacement est stratégique pour protéger les lignes de communication d’une troupe anglaise, mais il ne subsiste aucune trace archéologique d’une telle construction médiévale, dont au moins une partie aurait été en pierre, comme sur ce croquis pour livre scolaire.

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Les seules traces de constructions en pierre encore visibles aujourd’hui sur le promontoire, semblent plutôt venir d’une ferme. On peut d’ailleurs voir, à peu près au sommet, ce petit bâtiment en « L » sur le premier cadastre de Taulé établit en 1828, et consultable en ligne sur le site des archives départementales du Finistère. Peut-être qu’un prisage plus ancien nous apporterait des détails supplémentaires sur la présence de « ruines » autour de la ferme, avant la Révolution. En tout cas, je n’ai pas trouvé d’habitants pour cette ferme dans les recensements à partir de 1846, soit qu’ils aient été comptés dans la ferme voisine de Keraffel, soit que les lieux sont abandonnés assez tôt au XIXe siècle. Un indice de l’isolement précoce des lieux peut se trouver dans l’absence de chemin menant à la ferme sur le cadastre, c’est-à-dire que l’accès se faisait à travers les champs voisins.

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Extrait du cadastre de Taulé (AD29, 3P 281/1)

Continuons notre remontée de l’histoire avec un passage de la Vie des Saints de Bretagne Armorique, par Albert Le Grand, au sujet du Castel an Trebez, dans sa chronique consacrée à Hamon, évêque de Léon entre 1161 et 1172. Le moine morlaisien qui écrit vers 1630, s’appuie sur la mémoire populaire, sur des Vies de Saints, mais surtout sur des récits plus anciens retrouvés dans les monastères et les évêchés de la région.

Le Comte Eudon pour se fortifier contre le Duc Conan son fils épousa la fille de Guyomark de Leon, soeur de ce Prélat, & en faveur de ce mariage ledit Guyomark quitta le party du Duc & se rangea du côté de son beau-pere, & mit ses sujets en armes, brulant les terres du Duc; ce qu’ayant entendu le Roy d’Angleterre, il revint en Bretagne, chastia les rebelles, & contraignit le Vicomte Guyomark de se soumettre à sa volonté, & luy donner des ostages, après avoir en sa barbe fait razer les chasteaux de S. Paul de Leon, Trebez sur la rivière de Morlaix, & de Lesneven.

Encore une fois, Trebez n’est cité que pour signaler sa destruction. Il s’agit déjà d’une intervention anglaise. Cette fois-ci, le vicomte Guyomarc’h de Léon trahit son suzerain, le duc Conan de Bretagne, à la faveur du mariage de sa fille avec le comte Eudon de Penthièvre. Le tout alors que Henri II Plantagenêt s’attache à mettre la main sur la Bretagne pour compléter son empire. Le roi d’Angleterre y parviendra en fiançant son jeune fils Geoffroy à la fille de Conan, Constance de Bretagne. Bref, à la fin du XIIè siècle, il se sent un peu chez lui dans le pays de Morlaix et intervient plusieurs fois pour y soutenir ses prétentions. Albert Le Grand n’est pas très précis sur la date de la destruction de Castel an Trebez, mais on peut supposer qu’elle intervient entre les fiançailles (1166) et la fin de l’épiscopat de Hamon, mort en 1172, assassiné sur le parvis de sa cathédrale, sur ordre de son frère le vicomte de Léon (oui, c’est un peu « Games of Thrones »).

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Gisants de Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine. Abbaye de Fontevraud.

Vous l’aurez compris, le château du Trépied est cité une seule fois par Albert Le Grand, qui écrit presque 500 ans après sa destruction. S’appuie-t-il alors sur une source précise, comme par exemple une vie de Hamon de Léon, ou un chroniqueur de la cour Plantagenêt ? Le moine historien ne le précise pas pour ce passage là. A-t-il osé une extrapolation, comme Le Guennec peut-être, entre la destruction d’un certain nombre de places-fortes appartenant au vicomte rebelle et les ruines « impressionnantes » de Taulé ?

On sait qu’Albert Le Grand ne perd pas une occasion pour flatter dans ses chroniques les familles morlaisiennes influentes de son temps. Ainsi, il offre un ancêtre héroïque à la puissante famille Coroller (4 maires de Morlaix entre 1607 et 1649), en la personne d’Eon Coroller, pendu par Jean IV en 1374 (c’est le seul des 50 bourgeois dont il cite le nom). Lors d’un autre passage de Henri II Plantagenêt à Morlaix, en 1187, il offre à la famille Salaun (Nicolas Salaun, maire de Morlaix en 1627), une légende fondatrice, en racontant comment un Salaun a sauvé le roi pendant une chasse en coupant la tête d’un sanglier qui le chargeait, justifiant ainsi les armoiries de la famille (une tête de sanglier couronné). Pourquoi Albert Le Grand n’aurait-il pas fourni un tel cadeau à la famille Guicaznou, propriétaire de la terre de Lannigou, dont dépendait alors le Trébez ?

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Blason de la famille Salaun, peint par Max-Roger Gueguen, héraldiste.

Je n’ai pas trouvé d’autres mentions du château du Trépied dans les archives historiques de l’Ancien Régime. Le château du Trebez, qu’il ait été détruit au XIIe ou au XIVe siècle, n’a pas laissé la place à un manoir, dont une famille du XVe siècle aurait pu se prévaloir. Dans les listes de nobles de la paroisse de Taulé (montres ou réformations) disponibles pour les années 1443, 1481, 1503 ou 1557, il n’y a pas de sieur du Trebez. Aucun sieur de ce nom là non plus parmi la bourgeoisie morlaisienne de l’époque. De même, aucune justice seigneuriale de ce nom n’a traversé le Moyen-Age jusqu’à l’époque moderne, à l’inverse de Bodister ou Montafilant, anciennes mottes féodales de Plourin et de Scrignac, qui ont au moins survécues comme juridictions jusqu’à la Révolution.

Venons en maintenant à l’une des légendes les plus célèbres de la culture occidentale, dont l’un des auteurs a peut-être bien également été inspirée par le site du Castel an Trebez.

Lancelot du Lac apparaît d’abord comme un personnage secondaire dans les légendes arthuriennes du début du XIIè siècle. Il faut attendre la fin du XIIe siècle et le début du XIIIè pour que soit écrite une histoire dont il est le héros et dans laquelle on lui invente une famille. Malgré la diversité des récits, il serait le fils du roi Ban de Bénoïc et de la reine Elaine. Le royaume de Bénoïc, dont la capitale est Trèbe, est situé en Gaule armoricaine. Selon les récits, son château est situé au bord de la mer ou au milieu d’un marais réputé imprenable, mais un seigneur voisin, Claudas de la Terre Déserte, réussit à l’incendier. Ban, accablé, meurt de chagrin, laissant sa femme et son fils Lancelot au bord d’un lac. Prise de pitié, la fée Viviane, la fameuse dame du lac, recueille l’enfant et le met en sécurité dans son palais de cristal.

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La dame du Lac, dans Kaamelott, interprétée par Audrey Fleurot.

Les spécialistes du cycle arthurien estiment que les différents épisodes relatés s’inspirent de la longue lutte entre les Plantagenêts et les rois de France. Plusieurs érudits locaux du XIXè siècle ont d’ailleurs localisé le château de Trébe comme étant celui de Trèves sur la Loire, au coeur des possessions Plantagenêt (d’autres lui préfèrent la ville de Trèbes dans l’Hérault). Néanmoins, j’ai découvert avec curiosité sur le forum « arbre celtique » un long débat, vieux de quelques années, entre plusieurs experts du Moyen Ages breton, dont André-Yves Bourgès. Ils émettent l’hypothèse que l’un des modèles du roi Ban serait le comte Hervé de Léon.

Castel an Trebes a transmis en plus de son nom, certaines de ses particularités au mythique château de Trèbes « bordé de « marais » sur deux cotés, protégé par un rempart sur le troisième, face auquel s’installent les assiégeants qui négligent de surveiller le marais. Pris par trahison, il est incendié par un puissant seigneur, toutes choses concordantes géographiquement et historiquement. C’est un château de frontière, entre le comté du Léon et le Tregor, possession ducale depuis 1154.

Le seigneur du lieu, le comte du Léon Hervé II ( fils de Guillomach IV du Léon qui inspira Gigomar du Leonnois à Marie de France en 1148) décède (de chagrin comme le roi Ban ?) l’année qui suit l’incendie de Castel an Trebes en 1168, après une vie agitée.

L’un de ces débateurs résume parfaitement la question du Castel an Trebez dans le cycle arthurien : « je crois que le site pouvait exercer une fascination « archéologique » sur les auteurs des XIIe-XIIIe siècles.« 

Il n’y a jamais eu de fouilles archéologiques sur le site du Trépied, ni même de découvertes référencées d’objets médiévaux ou anciens. En revanche, les historiens d’aujourd’hui s’accordent à dire que ce promontoire présente toutes les caractéristiques de l’éperon barré de l’âge du fer (nos ancêtres les Gaulois), comme par exemple celui de Primel. Ainsi, Yves-Pascal Castel écrit : « A l’origine où le morcelage des influences, dans une vie quasi tribale amenait la création de nombreux points de refuges, Castel-an-Trébez servit, comme tout éperon barré à accueillir une population menacée par de proches voisins. » A-t-il été ensuite utilisé à cette fin jusqu’au milieu du Moyen Age? Nul n’a pu le prouver sans hésitation, mais le souvenir de ce refuge fortifié résonne depuis des siècles dans nos légendes. Allez sur place, faites-vous votre idée. Peut-être, vous aussi, entendrez-vous à l’ombre de ces arbres, le long de cet imposant talus, en surplomb de la rivière, les échos de notre histoire.

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